Les Confins du monde : critique qui veut l'apocalypse, now

Simon Riaux | 2 décembre 2018

La guerre coloniale qui opposa la France à l'Indochine fut aussi meurtrière que peu commentée par le cinéma. Et peut-être fallait-il un auteur aussi imprévisible et proétiforme que Guillaume Nicloux pour s'y plonger tout en digérant le phénoménal héritage iconographique qui le précède. À mi-chemin entre Schoendoerffer et Oliver Stone, le metteur en scène nous propulse dans les tréfonds d'une guerre hallucinée et ultra-violente avec Les Confins du monde mené par Gaspard Ulliel.

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RAMBOPOCLYPSE

Bien malin celui qui parviendra à arrêter une définition de l’entêtant cinéma de Guillaume Nicloux. Et c’est peut-être là que réside son premier intérêt, sa ligne de démarcation et le fond de sa cohérence : un rapport évident à la question de l’obsession et du délitement de la personne. Une thématique centrale dans Les confins du monde, où il suit l’errance tour à tour violente et sensuelle d’un soldat au cœur d’une Indochine basculant dans le conflit colonial qui aboutira à son indépendance et sa partition.

 

photo, Gaspard Ulliel, Guillaume GouixIls n'ont pas retrouvé la 7e compagnie

 

Gaspard Ulliel est Tassen, unique survivant d’un massacre qui a coûté la vie à sa famille et l’a laissé ivre de vengeance. Cette dernière tourne bientôt au mantra absurde, alors que les frontières entre militaires, renégats, traîtres et agents doubles se brouillent, tout comme la géographie d’une contrée où il s’enfonce et se perd, avec autant d’angoisse que de délectation.

À l’évidence, Guillaume Nicloux connaît ses classiques, et sait manier les références qu’ils charrient avec une étonnante habileté. On pense bien sûr à Conrad et Au Cœur des Ténèbres, tout comme son descendant Apocalypse Now, qui affleure plus d’une fois au détour d’un photogramme. Plus surprenant mais pas moins ludique, le cinéaste va jusqu’à citer Rambo dans la bouche gourmande d’un Depardieu fantomatique en écrivain documentant le désastre à venir, annonçant par là, la veine mutante et surréaliste de son récit.

 

photo, Gaspard UllielL'interminable attente des combattants

 

CROIX DE CHAIR

Car si Les confins du monde cherche en effet à se situer entre la La 317ème section et Croix de fer, il creuse finalement, avec un éclat vénéneux, son propre sillon surréaliste. Alors que les personnages achèvent de se corrompre et de se damner, c’est au stupéfiant Cul de Judas de Antonio Lobo Antunes qu’on pense, à ses visions cauchemardesques d’une horreur qui tarde toujours à surgir, pour révéler finalement avec quel vorace appétit elle engloutit les âmes.

 

photo, Gaspard Ulliel, Gérard Depardieu Gaspard Ulliel et Gérard Depardieu

 

La fascination assumée des Confins du monde pour les corps suppliciés de ces jeunes mâles mus par leurs accès de violence et de sourdes angoisses permet enfin de filer une métaphore troublante et puissante. Ainsi, c’est une vision critique de la France comme puissance empirique et sûre d’elle qui se dessine, portée par un geste de cinéma plastiquement redoutable. Et si dans sa représentation de la prostitution, le film bégaie et nourrit de vieux clichés, on entrevoit derrière la maladresse une critique de l'imaginaire viriliste colonial, et l'impossibilité du personnage principal à voir au-delà des clichés qu'il façonne lui-même.

Entre la photo de David Ungaro, qui donne le sentiment permanent d’exsuder de sombres nectars, et le découpage limpide de Nicloux, on a le sentiment de pénétrer au cœur d’un daguerréotype imbibé de LSD. Dans les méandres de ce film à la fois suspendu et palpitant, où des éphèbes avinés contemplent une castration monstrueuse à venir (le récit regorge d'amputations et mutilations viriles), l’idée d’une nation contemplant ses crimes passés et sa faiblesse à venir se fait jour, et s’impose comme l’une des images les plus fortes de ces Confins du monde.

 

Affiche

Résumé

Funèbre et surréaliste, cette plongée aux côtés de jeunes soldats ivres de violence passionne et désarçonne.

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anne o 'nym
06/12/2018 à 13:30

le destin final du héros reste assez énigmatique et évoque celui de l'adjudant Willsdorf de la 317° section,

Claude
04/12/2018 à 09:22

Moi j'y ai vu un film aussi creux que prétentieux, et la référence irait plutôt du côté de nanards américains dont le sujet est ressassé jusqu'à la nausée : "La vengeance ou l'amour ?". Le rapport à la femme est pathétique "Je t'aime et je te hais", mais on sent qu'il revendique une telle virilité dans cette haine... Depardieu ne se fatigue même plus à articuler le texte sentencieux qu'on lui souffle à l'oreillette d'un regard bovin... Et cerise sur le gâteau, Le meilleur ami du héros meurt mordu par un serpent 2 minutes après avoir avoué son homosexualité...
Mais à part ça, c'est vrai que la photo est très belle.

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