Le Déserteur : critique désenchantée

Christophe Foltzer | 20 août 2019 - MAJ : 20/08/2019 14:45
Christophe Foltzer | 20 août 2019 - MAJ : 20/08/2019 14:45

Quoi que l'on en pense, le cinéma sera toujours, d'une certaine manière, un reflet du réel, ne serait-ce que parce qu'il est fait par des êtres humaines animés de réflexions, de déceptions et d'inquiétudes. Et il y a un peu de tout cela dans Le Déserteur de Maxime Giroux avec Romain Duris.

PAS MA GUERRE

Ce qui frappe tout de suite dans Le Déserteur, le nouveau film de Maxime Giroux, c'est son ambiance crépusculaire, surprenante et intemporelle alors même que son sujet semble douloureusement actuel. Un choix esthétique empreint d'une certaine radicalité qui servira de note d'intention au film entier. Oui, Le Déserteur fait le choix assez risqué de la fable onirique pour mieux parler de notre époque.

En l'occurrence, l'histoire de Philippe, imitateur de Charlie Chaplin, plongé au coeur d'une guerre non identifiée et qui s'est enfui aux États-Unis pour ne pas être mobilisé. Dans cet Ouest plus sauvage que jamais, il va comprendre que l'horreur n'existe pas uniquement sur les champs de bataille en temps de crise et que son Rêve américain fantasmé s'écrase facilement contre la dureté des hommes.

 

photo Le déserteurBienvenue dans le désert du Réel

 

Tout est question de confrontations dans Le Déserteur : la solitude contre la communauté, les pauvres contre les riches, l'obscurité contre la lumière, le dehors contre le dedans. Et Maxime Giroux fait le choix, plutôt judicieux, de ne pas tartiner outre mesure son univers de contextualisations pour mieux faire comprendre le message qu'il souhaite nous transmettre.

Ainsi, nous découvrons cette Amérique crépusculaire à travers les errances de son protagoniste principal, le récit nous laissant la liberté de découvrir cet univers déliquescent au gré des rencontres et surtout des épreuves. Parce que, si Le Déserteur opte pour un ton volatile, volontiers contemplatif et parfois même onirique, il n'oublie jamais d'où il vient, du Réel sale, de l'humain bestial, de la survie à tout prix.

 

photo Le déserteurMartin Dubreuil, un clown forcément triste

 

CONFLIT DE CONNARDS

Et c'est là où le propos du réalisateur trouve toute sa force, dans les oppositions et le rappel constant à la réalité dans ce qu'elle possède de plus crue. Le choix de cet Ouest qui rappelle autant les westerns américains que le désert de Mad Max n'est pas anodin dans la mesure où le film se confronte principalement à la légende américaine, cette terre d'opportunités où tout peut arriver, surtout le pire.

Ainsi, tout le parcours de Philippe fera écho à ce paradis perdu fantasmé par de multiples générations, à une heure où les frontières se ferment autant que les esprits. Plus philosophique que psychologique, Le Déserteur court après cette petite lumière en chacun de nous qui, même dans les moments les plus sombres, peut nous guider vers un salut.

 

photo Le déserteurDes rencontres salvatrices, en apparence

 

Pourtant, aucune leçon de morale ici, le constat est on ne peut plus désenchanté et tout le monde est contraint d'aller dans ses pires endroits pour survivre. Il est, à ce titre, très intéressant de mettre en perspective la forme et le fond. Le Déserteur propose ainsi des paysages d'une beauté à tomber par terre, filmés avec coeur et attention, de véritables cartes postales, mais toujours limités par un format 1:33 qui nous rappelle la dure réalité, nous interdisant toute élévation, nous privant de toute liberté, coupant nos horizons, nous ramenant à l'horreur que nous nous infligeons.

S'il n'y a pas vraiment d'espoir dans Le Déserteur, nous sommes cependant plus dans un discours fataliste et désenchanté qu'alarmiste. La bataille semble déjà perdue, elle n'est pas prête de s'arrêter et il faut faire avec. Un constat amer et dur, certes, mais jamais moralisateur et, encore une fois, très en phase avec l'époque.

 

photo Le déserteurUne lumière magnifique qu'on a du mal à atteindre

 

L'OBSCURITÉ DU DEDANS

Cette recherche d'apaisement impossible, de perte définitive, Le Déserteur la partage avec beaucoup de soin, de douceur, comme de dureté, et toujours beaucoup de talent formel. Il faut dire aussi que le film peut s'appuyer sur un casting des plus solides, Martin Dubreuil en tête, déjà à l'affiche du précédent film du réalisateur, Félix et Meira.

Qu'il s'agisse de Soko, Reda Kateb ou Romain Duris, ils sont tous là pour casser leur image, aller dans des endroits qu'ils explorent peu et la magie opère tant ils impriment l'écran et le spectateur. À ce titre, on peut sans conteste dire qu'il s'agit du meilleur rôle de Duris depuis longtemps, qui peut ainsi laisser exprimer toute la bestialité froide et latente qui imprime sa carrière depuis ses débuts.

 

photo Le déserteurRomain Duris, parfait de bout en bout

 

Malheureusement, le film pêche par excès d'ambition en laissant quelques moments de son récit bien creux, qui s'étirent inutilement, comme pour laisser ses comédiens en profiter un peu plus longtemps tandis que d'autres passages saisissent justement par leur incongruité et leur surprise. C'est malheureusement tout le danger d'un récit traitant de l'errance : le risque de, parfois, se perdre lui aussi et dévier du chemin qu'il s'était tracé.

Rien de dramatique cependant, tant Le Déserteur convainc la plupart du temps de son potentiel certain, utilisant admirablement son décor époustouflant pour le bien de sa thématique, utilisant beaucoup de codes culturels inconscients pour mieux les détourner et les pervertir, tout autant qu'il s'élance sur les traces glorieuses de Cormac McCarthy. À ce titre, Le Déserteur est un petit OVNI peut-être plus important qu'il n'y parait au début et une proposition de cinéma suffisamment rare et ambitieuse pour qu'on la soutienne. En dépit de ses carences évidentes.

 

Affiche officielle

Résumé

Imparfait, Le Déserteur l'est assurément. Mais il touche aussi régulièrement son but par une dévotion de tous les instants et de tout le monde. Un voyage désenchanté et désolé tel qu'on n'a pas trop l'habitude d'en voir en ce moment et qui nous réserve, outre des paysages renversants et une ambiance hypnotique, des comédiens en état de grâce.

commentaires

dams50
20/08/2019 à 22:27

merci, très curieux de voir ce film

Nico
20/08/2019 à 19:57

Que dire de plus? Tout ça donne furieusement envie de découvrir ce film!

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