Cutterhead : critique underground

Mathieu Jaborska | 22 février 2020
Mathieu Jaborska | 22 février 2020

Cutterhead est sorti de nulle part. Réalisé par Rasmus Kloster Bro, cinéaste danois inconnu au bataillon, il est passé dans quelques festivals qui ont établi sa réputation. À l’affiche, une belle brochette d’acteurs pas franchement habitués des Oscars non plus : Christine SønderrisKresimir Mikic et Samson Semere. Mais mine de rien, le long-métrage a marqué pas mal de spectateurs, au point que beaucoup de rédactions internationales ont écrit à son propos. Comment un survival aussi simple en apparence et avec un budget aussi réduit peut-il ainsi s’emparer du monde, jusqu’à une sortie française assurée par Outbuster ? En ne faisant justement rien comme les autres.

AUX FRONTIÈRES DU RÉEL

Les premières minutes du film étonnent. La caméra portée, le look froid des bâtiments et cette façon mécanique de suivre à la trace son personnage principal font d’abord s’exclamer : « Eh, ce n’est pas de la fiction, c’est un documentaire Arte ! ». Mais non : tout l’intérêt de Cutterhead réside justement dans son réalisme simili-reportage extrême.

Il est question d’une sorte d’artiste mandatée qui descend sous terre, dans les entrailles de la construction d’une ligne de métro, à la rencontre des ouvriers qui la façonnent. Dès qu’elle arrive sous terre, la narration passe en temps quasi réel, et elle ne changera pour rien au monde. Droit dans ses bottes, Rasmus Kloster Bro filme le chantier avec une précision impressionnante. Les décors sont probablement réels, et il sait clairement en tirer parti. Encore une fois, les travellings suivants Christine Sønderris renforcent un point de vue misant tout sur l’illusion du réel, puisque la femme semble presque interviewer les ouvriers pour nos beaux yeux. Malheureusement pour eux, heureusement pour nous, tout ne se passe pas comme prévu.

 

photoThe Descent

 

Ainsi, une dimension sociale émerge très vite de ces longues premières minutes. On se rend compte que deux mondes se rencontrent et que les attentes de notre protagoniste vont être revues à la baisse. « Quelle est la meilleure chose dans votre travail ? », leur demande-t-elle naïvement, provoquant en guise de réponse un sourire gêné. Les belles histoires humaines recherchées par la jeune femme se brisent contre la réalité des choses. Le monde ouvrier est bien loin des portraits qu’elle a affiché dans un siège social qu’ils ne visitent que très rarement.

Le haut, terre des technocrates curieux des conditions des gens qu’ils emploient, s’oppose perpétuellement au bas, résidence du réel pas tout rose ouvrier. Manque de bol, c’est en bas que les problèmes vont se manifester.

 

photoMétro, boulot, métro

 

HYPER RÉALITÉ

Le spectateur est tellement immergé dans cette ambiance extrêmement réaliste, qu’il va, comme le protagoniste qu’il suit à la trace depuis 20 minutes, avoir du mal à réaliser la véracité de la catastrophe. Encore une fois, la mise en scène très documentaire empêche tout effet de rupture trop violent, rendant forcément les réactions des personnages concernés bien plus plausibles.

Rarement dans un survival on aura vu un scénario mettre autant d’effort à ne rien céder au profit de l’attractivité de sa narration. Rien d’héroïque n’est tenté, personne ne s’aventure dehors, et surtout la pression du temps se fait ressentir. Oui, une bonne partie de Cutterhead consiste à voir trois personnes attendre dans une sorte de sas. Et pourtant, c’est passionnant.

 

photoRien à voir avec la crise des gilets jaunes

 

La mise en scène documentaire s’adapte en fait très bien à la situation d’urgence et surtout au huis clos. Le style visuel, la légèreté du dispositif et le choix des focales permettent à la caméra de s’immiscer partout et rendre encore plus compte de la promiscuité du lieu et surtout de la claustrophobie sourde que celui-ci implique. Cernés par une catastrophe qu’on ne verra jamais, les survivants sont isolés de partout : ils ne peuvent voir autour d’eux, comprendre ce qui se passe ou les chances qu’il leur reste et ils sont dans une zone avec une pression anormale, ce qui les transporte littéralement dans une autre dimension, une autre dimension affreusement plausible.

Ainsi, ce réalisme éreintant qui caractérise le film finit par ne plus servir une véracité technique, mais la représentation des affects humains en temps de crise. Les habitués des survivals ont l’habitude : lorsque la crise en question commence, les différents personnages vrillent : certains hurlent « on va tous crever » sans aider personne, d’autres deviennent carrément des meurtriers. Ici, tout se fond en un magma moral où une situation peut réveiller le meilleur comme le pire chez chacun.

 

photo, Christine SønderrisLa roue de l'infortune

 

AU-DELÀ DU RÉEL

Et soudainement, vers la fin, tout bascule. Comme si le scénario acculait sa propre technique dans des extrémités inatteignables, les personnages s’échappent dans le néant. À partir de là, tout se délite progressivement. Une photographie très plate laisse place à une composition où les seuls repères visuels sont des rayons de lumière et la mise en scène se débarrasse petit à petit de ses entraves jusqu’à un final crépusculaire magnifié par quelques plans d’une liberté contraignante, sorte de cauchemar de boue et de sang, où la survie est abordée sous ses aspects les plus durs.

 

photo, Christine SønderrisTout le monde après 15 minutes en boite

 

À partir de là, Cutterhead ne met plus la pression, il enserre carrément dans sa moiteur et il colle son spectateur à sa vision de la survie. Le film peut en effet se découper en trois actes détaillant avec précision les mécaniques de la survie humaine. À chaque fois qu’elle s’enfonce un peu plus dans les tréfonds de la terre, Rie sort de plus en plus de sa zone de confort jusqu’à la forme la plus extrême de l’inconfort, bataille inespérée et presque non-sensique vers la survie. Le film très tenu se décompose à cette occasion, offrant à son spectateur une idée pure du survival. Le réalisme n’est plus narratif ou visuel : il devient psychologique et la question existentielle de ce genre de films (que ferais-je à leur place ?) n’en devient que plus complexe et surtout terrifiante.

On en ressort lessivés, mais satisfaits d’avoir participé à une pareille expérience. Car oui, Cutterhead se conçoit comme une expérience de survie minutieusement orchestrée dont le génie frappe après avoir traversé l’intégralité du processus.

 

Affiche officielle

Résumé

Pensé comme une sorte de longue et impitoyable descente aux enfers, Cutterhead s'empare des codes du survival avec une âpreté inédite. Le cauchemar qui en résulte n'en est que plus efficace, entrainant malgré lui le spectateur dans les strates les plus noires de la nature humaine.

commentaires

Corus
23/02/2020 à 12:37

Grâce à cet article et aux commentaires je viens de découvrir Outbuster.
L'idée de nous présenter des films sortants des sentiers battus m'a alléché et j'ai pris le mois d’essais gratuit pour tester ça !
J'en profite pour remercier un commentaire de Sharko qui vient de me faire découvrir qu'une toute nouvelle plateforme SVOD dédiée à l'horreur, SF, thriller allait ouvrir durant le premier trimestre 2020 ! J'ai vraiment hâte !

Je suis content d'enfin trouver des services légaux qui correspondent à mes gouts.

chridoum
23/02/2020 à 06:50

Et pourquoi personne ne parle jamais de e-cinema.com ?

MystereK
22/02/2020 à 21:20

NIMBARI vu aussi Turbo Kid à Neuchâtel, très sympathique.Sur Outbuster, je conseille également The Endless, Liza the Fox-Fairy, Spring (que j'ai adoré), Failen,

Sharko
22/02/2020 à 21:03

Malheureusement un autre service de VOD, spécialisé dans les films de genre, est entrain de se créer. Il s'appelle Shadowz et risque de mettre des bâtons dans les roues de Outbuster.

Raptor
22/02/2020 à 18:55

@nimbari > Je viens de regarder leur site, peu de films par rapport à Netflix ou Amazon mais quelle sélection ! Plein de petites pépites méconnus ou oubliés... dont certaines introuvables en dvd/blu-ray français... Je pense que je vais céder aussi.

nimbari
22/02/2020 à 17:34

Je viens de m'abonner à Outbuster, super sélection de films bizarres, décalés, gore;;;;On y trouve quelques pépites inédites en France comme Turbo Kid

MystereK
22/02/2020 à 14:47

Excellent film avec beaucoup de suspense et d'émotion, un final tendu comme une corde de piano. Vu deux fois, à une année d'intervalle, dans le même festival tellement il a été apprécié par le public (Neuchâtel)

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