L'État sauvage : critique de la chevauchée pas fantastique

Christophe Foltzer | 23 février 2020
Christophe Foltzer | 23 février 2020

On reproche souvent au cinéma français son manque d'ambition, cette propension à l'entre-soi, au petit film bourgeois et confortable voire, pire, au cinéma d'appartement. Alors quand un second long-métrage nous emmène dans les plaines de l'Ouest, forcément, l'attente est grande... Quoi que l'on en pense au final, on ne pourra pas reprocher au réalisateur David Perrault son manque d'ambition tant il voit grand et se met en danger à l'occasion de son second film, L'Etat sauvage. 6 ans après Nos héros sont morts ce soir, le metteur en scène choisit donc d'aller totalement à contre-courant de la production actuelle en nous offrant un western que l'on pourrait qualifier sans problème de "crépusculaire". 

LES FILLES DU DOCTEUR MARCHENT

S'inscrivant en pleine Guerre de Sécession, L'État sauvage nous propose donc de suivre une famille de colons français installée dans le Missouri. L'arrivée des nordistes sème la pagaille et les contraint à retourner en France. Pour cela, ils devront traverser le pays, guidés par Victor Ludd, un ancien mercenaire au passé forcément trouble qui, pour ne rien arranger, le suit à la trace. Le grand voyage commence donc et il sera semé d'embûches, tout comme son issue semblera de plus en plus incertaine.

Dès les premières secondes, David Perrault montre qu'il aime le western crépusculaire tendance Andrew Dominik puisque sa photographie et la composition de ses plans renvoient directement à L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Une référence qui pourrait être gênante sur le long terme, mais qui, heureusement, s'étiole rapidement. L'État sauvage est à la croisée de plusieurs visions du western : Dominik, donc, mais aussi Tarantino période Les 8 Salopards, tout comme le True Grit des frères Coen. Il reprend d'ailleurs de ce dernier sa volonté mythologique et initiatique.

En effet, à travers cette histoire, c'est avant tout le parcours de la jeune Esther (Alice Isaaz, impeccable) qui nous est raconté. De sa découverte de l'amour à son émancipation, de sa position au sein de la sororité à sa place dans le monde, le personnage est le centre névralgique de toute l'intrigue, tout autant que le porteur du message du film. Avant d'investir plus avant ce terrain, restons encore quelques instants sur l'aspect formel du film, encore une fois preuve d'une grosse ambition de la part de son artisan.

 

photo, Alice IsaazAlice Isaaz, valeur montante du cinéma français

 

Et c'est vrai que l'amour des grands espaces tout autant que la déférence à la mythologie de l'Ouest transpirent dans chaque plan, tout comme la volonté de rendre hommage en même temps que de s'approprier un langage cinématographique qui n'est pas monnaie courante chez nous.

Cela n'empêche cependant pas une certaine complaisance à certains moments, avec une envie de faire de belles images qui nuit un peu à la fluidité dramatique du film, tout comme certaines limitations techniques et un petit manque de cohérence entachent l'une des séquences prévues comme étant l'une des plus impressionnantes. Rien de grave cependant puisque, techniquement, le film se tient. Il est abouti, abordé avec intelligence et léché. Un peu trop peut-être...

 

photo, Déborah FrançoisHorizons lointains et féminins

 

MEXICAN STAND-OFF

Malheureusement, cette grande ambition dévoile son visage plus obscur lorsque nous attaquons le fond du film. Le gros problème de L'État sauvage, c'est que David Perrault voulait certainement en raconter beaucoup trop pour un film de 1h48. Ainsi, les intrigues s'échappent, s'éclatent dans la dramaturgie et perdent tout l'impact recherché.

Il aurait probablement mieux fallu réduire la fenêtre de tir et prêter davantage attention à son héroïne principale, le personnage de Victor (interprété par Kevin Janssens) et leur antagoniste symbolique pour plus d'efficacité plutôt que de créer un arc scénaristique par protagoniste en voulant tout mener de front simultanément.

 

photo L'état sauvageEt si c'était lui ?

 

En résulte, tristement, un déséquilibre total entre les enjeux de chacun et l'importance qu'on leur accorde, le tout englobé dans un brouillard un peu gênant concernant la temporalité et la géographie des événements. On en arrive à certains moments, pourtant cruciaux, qui déboulent sans vraiment de justification et, de ce fait, passent totalement à côté de l'effet recherché.

Résultat : le récit se dilue, accumule les contresens et les approximations, allant presque jusqu'à annihiler sa belle idée de départ (une réflexion sur l'amour et le couple, et leurs multiples visages, mis en rapport avec notre côté pulsionnel et sauvage). Autre souci, et il est plus problématique : cette volonté de verser dans le symbolisme un peu trop appuyé au point d'alourdir le propos et, au final, ne pas vraiment le faire avancer comme le réalisateur semblait le souhaiter. Comme les personnages ne sont pas vraiment travaillés, ils ne dépassent jamais leur archétype et cette grande aventure initiatique à vocation mythologique finit par tourner à vide. Dommage.

 

affiche

Résumé

Si L'État sauvage ne convainc pas sur le fond, trop schématique, trop fourni et en même temps pas suffisamment traité, il montre une belle ambition de mise en scène et une réelle envie de sortir le cinéma français de son carcan parisien et/ou réaliste. Chacun prendra le film comme il le veut, mais en ce qui nous concerne, nous préférons nous concentrer sur cette motivation très noble et inspirante plutôt que sur le résultat final en demi-teinte.

Lecteurs

(4.0)

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commentaires

Vent d’Ouest
25/02/2020 à 10:35

J’y cours

Hugues de Guerrelasse
25/02/2020 à 10:14

Pour une fois que le cinéma français produit autre chose qu’un film où on écrase des cigarettes dans un cendrier en rabâchant le catéchisme politiquement correct.

Gipsy
24/02/2020 à 16:07

Pourquoi ne pas apprécier tout simplement un film ambitieux et nous emmenant loin de Paris et des éternels soucis des bobos
Courez voir ce western français Youpi

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