Ascenseur pour l'échafaud : critique des trompettes de la mort

Francis Moury | 22 juin 2020 - MAJ : 30/06/2020 13:39
Francis Moury | 22 juin 2020 - MAJ : 30/06/2020 13:39

Louis Malle, Jeanne Moreau, Maurice Ronet, Lino Ventura, et la musique de Miles Davis : adapté du livre de Noël Calef, Ascenseur pour l'échafaud est un classique en or, qui a largement participé à la Nouvelle Vague, traverse les temps, et demeure grand.

LA MALLE AUX TRÉSORS

Sorti en 1957, Ascenseur pour l'échafaud de Louis Malle est son premier long-métrage de fiction : ce coup d'essai fut son coup de maître car on peut le considérer encore aujourd'hui, avec le recul que donne la connaissance intégrale d'une filmographie achevée, tout bonnement comme son meilleur film. Précisons qu'il devance de peu le très beau Le Feu follet (1963), interprété également en vedette par le même génial Maurice Ronet, l'un des plus grands acteurs français de cinéma du XXe siècle.

Est-ce dû à la perfection glacée du scénario, adapté par Noël Calef lui-même de son propre roman, ensuite adapté et dialogué par l'écrivain Roger Nimier et Louis Malle ? Est-ce dû à la perfection non moins sophistiquée de la photographie de Henri Decae, collaborateur privilégié de Jean-Pierre Melville (Le SamouraïLe Cercle rouge...), qui a éclairé de nombreux grands films, comme Les 400 Coups ? À la mise en scène à la fois classique et novatrice de Malle ?

À sa direction d'acteurs tendue et nerveuse, donnant à Jeanne Moreau son meilleur rôle, celui où elle était au sommet de sa beauté et de son érotisme, mais accordant aussi à tous les autres acteurs (jusqu'au plus petit rôle) une attention particulière ? Au soin global de la direction artistique, technique, du choix des décors et des extérieurs ? À l'ensemble de tout cela, bien sûr. On note que deux futurs grands artistes furent assistants sur ce film : les cinéastes François Leterrier (réalisateur) et Jean Rabier (directeur de la photographie).

 

photo, Lino VenturaTrio au sommet

 

LA MARGE DES GÉNIES

Ascenseur pour l'échafaud est bien né sous une bonne étoile : talents collectifs comme individuels s'y sont exprimés librement, authentiquement, comme si tout s'était aligné par magie. La musique de Miles Davis par exemple : l'idée vient de Jean-Paul Rappeneau, alors assistant de Louis Malle (et futur réalisateur majeur de Cyrano de Bergerac et Le Hussard sur le toit), et le génie du jazz se trouve justement à Paris. Le musicien accepte et dans la nuit du 4 au 5 décembre 1957, il vient avec ses collaborateurs pour improviser les morceaux, face au film, lors d'une projection dans un studio sur les Champs Elysées. Jeanne Moreau est là, d'où les célèbres photos de l'actrice avec Miles Davis, qui lui apprend à jouer de la trompette. Louis Malle donne ses directives, puis laisse le génie prendre vie. En quelques heures, la musique du film est enregistrée.

Ce film qui voulut se démarquer, selon les termes propres de son auteur, de la tradition de « la vieille qualité française des années 1950 », apparaît rétrospectivement comme son aboutissement, ou du moins le point de rupture. Ce n'est pas pour rien si Ascenseur pour l'échafaud est considéré comme l'une des pierres fondatrices de la Nouvelle Vague, qui va chambouler la manière de faire, voir et considérer le cinéma : le film a été un choc à l'époque.

 

photo, Maurice Ronet, Lino VenturaLes mâles de Malle

 

Ascenseur pour l'échafaud a pour principal mérite de restituer une vision exacte de l'année 1957 et pas d'une autre : politiquement, socialement, architecturalement, sociologiquement et psychologiquement. Louis Malle présente « deux marginaux », selon ses propres mots, et ce thème de la marginalité, il l'aura exploité toute sa vie jusqu'à la corde, avec parfois un mauvais goût et un désir de provocation à la limite du ridicule. Mais ce sont justement les marginaux malliens les plus anciens qui semblent aujourd'hui les plus sincères, car ils sont de leurs temps : ils expriment leur temps tout en se rebellant contre lui.

Ascenseur pour l'échafaud a tout d'un chef-d'œœuvre du film noir français. Et même si la suite de la filmographie –du réalisateur français connaîtra d'autres réussites éclatantes, notamment Le Feu follet, ou Zazie dans le métro, Louis Malle ne retrouva jamais cette perfection atteinte ici du premier coup, comme un miracle, d'emblée. Un cas rare dans la filmographie d'un cinéaste : le meilleur est au début.

 

Affiche

Résumé

De Jeanne Moreau au sommet à la musique de Miles Davis, Ascenseur pour l'échafaud est un film majeur, moderne, noir et magnifique, qui demeure majestueux des années après. Peut-être la plus belle réussite de Louis Malle.

Lecteurs

(3.6)

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commentaires

Starfox
23/06/2020 à 19:09

Vu hier soir. Magnifique. Impeccable version restaurée. La scène de l'interrogatoire de Maurice Ronet par Ventura et Denner, du grand art.

Et sans oublier la musique de Miles D... non... Hubert Deschamps plutôt ! Dans le rôle d'un procureur, toujours génial le mec !

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