Guillaume Nicloux : des Confins du monde à Une affaire privée, un cinéaste français trop sous-estimé

Mise à jour : 07/12/2018 15:50 - Créé : 7 décembre 2018 - La Rédaction
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Les Confins du monde est l'occasion de revenir sur toute la carrière de Guillaume Nicloux.

En presque trente ans, Guillaume Nicloux s'est discrètement imposé comme l'un des réalisateurs français les plus iconoclastes, imprévisibles et intéressants à suivre. Lancé avec les polars Le PoulpeUne affaire privée et Cette femme-là, il s'est essayé à la superproduction (Le Concile de pierre), la comédie (Holiday), le trip entre fiction et réalité (L'enlèvement de Michel Houellebecq), le film d'auteur tourné avec deux stars françaises dans le désert américain (Valley of Love), le trip en solo avec une star (The End).

De retour avec le film de guerre Les Confins du monde, porté par Gaspard Ulliel et son fidèle Gérard Depardieu, Nicloux continue à surprendre.

On revient sur six films de sa carrière, qui démontrent son talent. 

 

 

 

LE POULPE

Guillaume Nicloux est ce que l'on appelle un artiste à plusieurs casquettes avec la particularité de ne jamais mettre celle que l'on attend. Issu du théâtre, il suit ensuite un cursus d'écriture automatique et met rapidement ses premiers films en scène, privilégiant l'expérimental au commercial. Après des longs-métrages en 16mm noir et blanc (La piste aux étoiles), un film qu'il écrit au jour le jour pour Arte, La vie crevée avec Michel Piccoli en 1991, il semble enfin rentrer dans le rang avec Faut pas rire du bonheur en 1994, qui lui vaut une sélection à la Quinzaine des Réalisateurs.

On se dit qu'avec une telle évolution, Nicloux va observer une trajectoire classique d'auteur un peu marginal et expérimental qui va progressivement virer grand public. C'est alors qu'arrive Le Poulpe en 1998.

 

photo Jean-Pierre DarroussinPour l'attendrir, faut taper dessus

 

Adapté d'une collection de romans policiers initiée par Jean-Bernard Pouy en 1995, Le Poulpe se vend dès le départ comme un film différent. Un film de sale gosse pourrait-on dire, que l'on verrait davantage au début d'une filmographie prometteuse qu'en quatrième film d'un réalisateur en voie de confirmation.

Avec les aventures de Gabriel Letourneur, alias "Le Poulpe", détective privé désabusé et libertaire, Nicloux tente de plier son univers si particulier aux canons commerciaux d'un genre populaire en France, le polar. Il n'y arrive qu'à moitié, le champ de l'expérimentation prenant rapidement l'ascendant sur la rigueur mathématique que requiert ce type de films, mais le réalisateur semble s'en moquer totalement. Pire, il s'en amuse en faisant répéter à ses personnages que l'intrigue n'a aucun sens, renvoyant ainsi au spectateur son manque d'attention pour en comprendre les subtilités, oscille entre plusieurs genres, passant ainsi du film noir au drame social, à la comédie tendre au cinéma explosif du Jan Kounen de l'époque.

 

photo Clotilde CourauClotilde Courau ne se laisse pas faire

 

Là encore, Le Poulpe est très expérimental, peut-être un peu plus calibré dans sa forme mais bien barré dans le fond. Ce qui constitue à la fois sa grande force et sa plus terrible faiblesse. Le côté positif, c'est qu'il insuffle à son univers une énergie molle absolument tordante, portée de main de maître par un Jean-Pierre Darroussin extraordinaire et totalement à contre-emploi, enrichi de lignes de dialogues à vocation "audiardesque" qui font mouche pour la plupart, tout en mettant en lumière la France des années 90 et un discours plutôt énervé contre l'industrie, la politique et tout le toutim.

Mais tout ceci a un prix puisque, si on regarde le film aujourd'hui, on est droit de le trouver très daté, fourre-tout et passablement chaotique. Des écueils que la presse et le public avaient déjà pointé du doigt à l'époque puisque, si Le Poulpe n'a pas été un échec intégral (Jean-Pierre Darroussin nommé pour le César du Meilleur Acteur), il n'est clairement pas rentré dans ses frais (322 000 entrées pour quasiment 6 millions d'euros de budget), ce qui a condamné la possible suite.

 

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UNE AFFAIRE PRIVÉE

Quatre ans après Le Poulpe, Nicloux continue avec la figure du détective. Ici, c'est Thierry Lhermitte dans un de ces fameux contre-emplois. Détectivé privé blasé, abîmé, détaché, évidemment divorcé et la clope au bec, François Manéri est embauché par la mère de Rachel Sipirien, qui refuse d'accepter que l'enquête sur la disparition de sa fille est dans une impasse depuis six mois. Manéri n'y croit pas une seconde, mais accepte et commence à rouvrir le dossier, et interroger à sa manière les proches.

Il y a là toutes les bases du polar classique, avec interrogatoires, indices, et plongée dans les bas-fonds urbains. Et hormis le caractère désormais absurde d'une intrigue qui joue sur le fait que personne ne reconnaît Marion Cotillard sur cette foutue photo, Une affaire privée est une affaire qui roule. Entre l'into jazzy et les intérieurs éclairés en vert ou plongés dans l'obscurité, il imprime un style clair, qui transpire dans chaque scène et chaque rôle.

Cet appétit des gueules cassées, étranges et reconnaissable est là, et prend ici forme avec un casting de second rôle parfaitement fou - Jeanne BalibarAurore ClémentNiels ArestrupPhilippe NahonClovis CornillacFrédéric DiefenthalBruno TodeschiniJean-Pierre DarroussinRobert HirschLouis-Do de Lencquesaing ou encore Consuelo De Haviland.

 

photo, Thierry LhermitteMon nez pour une enquête

 

Thierry Lhermitte, lui, est juste impeccable dans un de ses trop rares rôles dramatiques, qui joue adroitement de son allure de vieux beau, n'hésitant pas à abîmer sa vieille gueule d'ange usée par le temps - à la Chinatown de toute évidence. Et Marion Cotillard, qui sortait d'une autre histoire de doubles avec Les Jolies Choses, a déjà cette ampleur dramatique, jouant parfaitement avec l'ambiguïté de ce personnage trouble.

Avec plus de 458 000 entrées, Une affaire privée est le plus gros succès de Guillaume Nicloux. Ce n'est pas étonnant tant c'est un polar bien troussé, d'une efficacité exemplaire, et un bel exemple d'un équilibre entre la patte d'un cinéaste et les exigences d'un film façonné pour le public.

 

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CETTE FEMME-LÀ

Dans le sillage d'Une affaire privée, Guillaume Nicloux orchestre une autre enquête sombre avec un ex-Splendid en gueule cassée. C'est ici Josiane Balasko, fantastique actrice trop souvent réduite à ses talents comiques, qui occupe le devant de la scène dans la peau de Michèle Varin. Cheveux noirs pour humeur noire, puisque cette femme en question est hantée par la mort de son fils, et résiste à une incessante pulsion de mort - surtout à l'approche de l'anniversaire de cette tragédie, survenue un 29 février. 

La fascination, voire l'amour de Nicloux pour la figure du flic-détective vire quasiment à l'abstraction ici. Josiane Balasko est en sous-régime permanent, avec une économie folle de dialogues. Même sa voix, si reconnaissable, devient étrangère, tandis qu'elle se dévoile physiquement comme rarement. Au-delà du contre-emploi évident et presque facile, Josiane Balasko trouve là l'un de ses plus beaux rôles et paris d'actrice.

 

photo, Josiane BalaskoUne affaire de femme privée

 

Deuxième volet de la trilogie policière après Une affaire privée (Thierry Lhermitte reprend son rôle de Manéri le temps d'une scène) et avant La Clef en 2007, c'est certainement le plus formaliste. La caméra qui accompagne lentement Josiane Balasko entre les arbres ou les murs, ces superbes travellings qui introduisent le récit et les lieux, ce jeu constant entre réalité et cauchemar : Nicloux mise énormément sur l'ambiance, et c'est avec une maîtrise impeccable qu'il impose un univers.

Il a beau filmer des décors simples (un restaurant, un salon, une piscine, une caravane, une forêt), c'est son regard de cinéaste qui dicte tout, et empêche systématiquement le film de sombrer dans la banalité. C'est un exercice de style impressionnant et glacial, qui s'intéresse moins à l'intrigue (une simple histoire de suicide, non résolue à la fin, comme signalé par le carton de générique : le contraire d'Une affaire privée, qui jouait beaucoup sur les ficelles du polar) qu'à cette femme-là, laquelle sort doucement la tête du puits noir dans lequel est s'est laissée tomber. Le film est un spleen à peu près absolu, construit avec rigueur, et émaillé d'étrangetés et même de notes humoristiques (voire absurdes) souvent très fortes.

Tristement, Cette femme-là a beaucoup moins marché en salles qu'Une affaire privée (environ 132 000 entrées, loin des 458 000 du précédent).

 

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LA RELIGIEUSE 

Avec Le Concile de pierre (énorme bide) et La Clef (fin de sa trilogie policière), Guillaume Nicloux est allé de Charybe en Scylla. Ni le public, ni la critique ne l’ont suivi au gré de ces productions qui paraissent manquer de souffle et d’inspiration, user stérilement de recettes qu’il maîtrisait parfaitement. Et si Holiday avec ses poussées d’humour absurde et dépressif indiquait déjà que couvait un désir de rompre avec les codes qui l’ont fait connaître, le film passera quasiment inaperçu.

 

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La surprise est donc d’autant plus grande en découvrant La Religieuse en 2013. Le cinéaste délaisse le polar pour l’adaptation d’un classique scandaleux du patrimoine littéraire, se défait de ses tics de mise en scène, et accouche d’une œuvre inclassable, d’une grande maîtrise.

Malgré l’apparente sobriété de sa mise en scène, et un tempo qui empêche en partie le métrage de convaincre totalement, on y retrouve le goût de l’étrangeté et des contrastes qui feront désormais tout le sel des propositions de l’auteur. Entre une Louise Bourgoin doloriste et fanatique, une Isabelle Huppert surréaliste en lesbienne névrosée et le jeu cristallin de Pauline Etienne, de vrais moments de folie se glissent, ainsi que des sorties humoristiques inattendues. Sous des airs encore un peu trop calmes, toute l’étrangeté que cultivera désormais Nicloux est prête à déborder.

 

photo, La ReligieusePauline Etienne

 

L'ENLÈVEMENT DE MICHEL HOUELLEBECQ

Le débordement aura lieu dès 2014, avec une création invraisemblable, inclassable et prodigieuse. Depuis deux décennies, les ouvrages et déclarations de Michel Houellebecq agitent ou énervent la rentrée littéraire, mais cette année-là, il va l’atomiser sans rien publier, ni commenter. L’Enlèvement de Michel Houellebecq prend d’abord des atours d’auto-fictions lourdingue, alors que nous suivons l’écrivain dans son quotidien, morne et désincarné. Surgissent alors trois curieux truands, qui embarquent l’auteur, à la demande de mystérieux commanditaires.

Dès lors, sans que Nicloux renonce un instant à l’extrême simplicité de son dispositif dramaturgique (on jurerait parfois que tout le film n’est qu’une géniale impro), c’est toute la folie douce de Jean-Pierre Mocky, la crudité abrasive d’un Bruno Dumont, qui envahissent l’écran. Constamment, on s’interroge sur la nature de ce qui se déploie. Canular ? Œuvre méta ? Simple friandise maline et fabriquée dans l’urgence ? Sans doute tout cela à la fois, et de ce mélange invraisemblable naît une proposition folle, un mariage curieux avec le réel, que le cinéaste va poursuivre et amplifier encore dans son film suivant. 

 

Affiche officielle

 

VALLEY OF LOVE

L’enlèvement de Michel Houellebecq avait indiqué aux spectateurs que la mise en scène de Guillaume Nicloux était en bouillonnement perpétuel, capable de se jeter sur le réel avec une urgence faussement crue. Valley of Love leur confirmera que l’artiste s’apprête à nous emmener sur un tout autre terrain. Plus trace ici d’investigation, l’influence du film noir a pour ainsi dire totalement disparuValley of Love nous propose au contraire un voyage poétique et symbolique, entre deuil et renaissance.

 

Huppert Dans l'eau

 

Six mois après le suicide de leur enfant, un homme et une femme, séparés de longue date, reçoivent une missive du disparu les enjoignant de se retrouver dans la Vallée de la Mort pour y suivre un parcours concocté par ses soins. Tous deux comédiens esseulés, ils se jaugent, se jugent, se retrouvent. Magnifiquement photographié et découpé, le film aurait pu n’être « que » très beau et poétique.

Mais il porte une autre veine, presque extra-filmique, du cinéma de Nicloux, dans lequel le réel s’invite, provoquant la mutation du récit. En effet, en confiant les principaux rôles à Isabelle Huppert et Gérard Depardieu, le réalisateur filme à la fois un récit, l’expérience des retrouvailles véritables entre ses acteurs, mais aussi un puissant dédale biographique. Porté par son voyeurisme et/ou son amour pour ceux qui se débattent à l’écran, autant que la grâce de ce road movie brûlé par le soleil, le spectateur découvre une œuvre forte et fragile, impossible à cartographier, comme le territoire qui l’imprègne.

 

Huppert et DepardieuSans l'eau

commentaires

Geoffrey Crété - Rédaction 10/12/2018 à 00:26

@Number6

Merci à vous aussi !
On apprécie vos retours, c'est important si ces dossiers qui marchent peu plaisent à ceux qui les lisent ;)

Number6 09/12/2018 à 22:01

Je rejoins mes camarades qui vous remercie pour le dossier. J'ai beaucoup aimé valley of love et the end. Je vais me pencher sur le reste et aller voir votre critique de confins du monde. La bande annonce est classe.

Xav 08/12/2018 à 16:06

Arsène Lupin avec Omar Sy... j'étais pas au courant... punaise part pitié, si c'est aussi que Knock, ça promet...

Geoffrey Crété - Rédaction 08/12/2018 à 11:35

@Nico

Merci à vous !

@Xav

Merci également !
Pour cette idée de dossier, on va déjà attendre de voir ce que donne le retour d'Arsène Lupin sur Netflix avec Omar Sy.

Nico 08/12/2018 à 07:39

Merci pour ce dossier! C'est rassurant de voir qu'il existe encore des réalisateurs comme Guillaume Nicloux (je l'ai découvert avec le poulpe, et depuis j'ai suivi toute sa carrière).

Xav 08/12/2018 à 07:38

Dingue, moi qui trouve que ça tourne trop ici autour des prod Disney et de leur concurrents, quand on a un article qui, enfin, parle d'autre chose, y en qui se plaignent... incroyable!
Nicloux, comme ceux de sa génération (Kounen, Noé, Kassovitz, Siri, Dupontel, Gans et j'en oublie) devraient être les boss du cinéma français aujourd'hui. C'était eux la relève tant attendue. Elle était là fin des années 90, mais les producteurs n'ont pas aidé vu qu'ils ne veulent prendre aucun risque.
Merci pour cet article et celui sur Vidocq. Par contre, lorsque vous avez fait celui sur les héros de la culture pop suite au Robin des bois, il faudrait faite un article sur pourquoi, en France, nos figures de la culture populaire sont comp letement délaissés et lorsqu'on osé les faire revenir, ça ne prend pas forcément ou c'est traite comme de la m.... (Vidocq de Pitof et Arsène Lupin, pour les 2 derniers exemples - pas envore vu Lempereur de paris donc je ne me prononce pas, mais je vais aller le voir)

Geoffrey Crété - Rédaction 07/12/2018 à 18:41

@Disney

OUH OUH on l'a traitée juste après son arrivée, et le monde ne tourne pas qu'autour de Marvel.

@Snake

Merci ! On sait que ça n'intéresse pas grand monde, donc on est ravis d'avoir un retour de lecteur ;)

Snake 07/12/2018 à 17:28

Merci pour ce dossier, très intéressant, qui donne envie de se pencher d'avantage sur ce realisateur !

Disney 07/12/2018 à 14:46

La bande annonce d avengers 4 est sortie ouh ouh écran large

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