Les Aventures d'un homme invisible : et si on sortait de l'oubli ce film mal-aimé de John Carpenter ?

Simon Riaux | 29 février 2020
Simon Riaux | 29 février 2020

Alors qu’Universal va tenter de ressusciter sa licence un temps baptisée Dark Universe grâce à Invisible Man, réalisé par Leigh Whannell, l’occasion est toute trouvée de reparler du personnage éponyme, et d’une de ses incarnations les moins aimées.

On tresse souvent les louanges du classique réalisé en 1933 par James Whale. Son Homme invisible installera durablement l’iconographie du personnage et demeure, presque un siècle après sa sortie une référence absolue du fantastique, mais aussi de la culture populaire. De même, l’empreinte du Hollow Man de Paul Verhoeven est encore évidente (et n’a pas manqué de se rappeler à nous durant la promotion de The Invisible Man).

Mais on trouve désormais peu de traces des Aventures d'un homme invisible, production mal-aimée dirigée par John Carpenter. Malgré un CV blindé de longs-métrages cultes, en voici un qui s’avère victime d’un franc désamour, doublé d’un oubli un peu injuste. Bien sûr, il ne s’agit nullement d’un chef-d’œuvre oublié, mais voici un film qui mérite mieux que le grand nulle part où il est confiné, et contient quelques belles trouvailles.

 

photoChevy Chase, pas toujours à son avantage

 

#NOTMYCARPENTER

Pour l'amateur de Big John et de son cinéma, dès l'affiche des Aventures d'un homme invisible, quelque chose cloche. En effet, la mention "John Carpenter's", indiquant la paternité de l'oeuvre, est absente. Quand on connaît les rapports houleux entre l'artiste et les studios, il paraît évident que le metteur en scène ne souhaite pas ici assumer la paternité du film. On a connu plus rassurant. Ajoutons que, fait rare, il n'en compose pas non plus la musique. Pour beaucoup, ce sont là deux indices majeurs qui valent désaveu.

Et on ne saurait leur donner tort, John Carpenter n'ayant pas fait mystère de son désamour pour l'entreprise, qui fut, c'est le moins qu'on puisse dire, une expérience désagréable, puisque le cinéaste a fréquemment déclaré en interview avoir envisagé d'arrêter la mise en scène après une production éprouvante. Il faut dire que dès le départ, le projet ne s'annonçait pas sous les meilleurs hospices. Pensé par le studio et son acteur principal comme un véhicule à star au positionnement loin d'être évident, Les aventures d'un homme invisible avait tout du piège parfait pour un auteur comme Big John, pas spécialement réceptif aux désidératas et soubresauts d'une industrie qui ne reconnaît pas (du tout) son talent singulier.

 

photoUn réalisateur invisible ?

 

Chevy Chase est alors une des principales stars comiques nord-américaines, et de Fool Play à National Lampoon, il est synonyme de succès au box-office. Il faut battre le fer, et le studio veut fabriquer une énième comédie adaptée à son poulain. Après un premier essai avec Ivan Reitman, c'est la catastrophe. Acteur et cinéaste ne peuvent trouver un terrain d'entente, si bien que Reitman exige finalement de la production qu'elle choisisse : lui ou Chase. Elle choisira Chase. Le problème c'est que ce dernier se verrait bien en acteur dramatique et souhaite élargir sa palette de jeu. Il est décidé de faire monter à bord John Carpenter.

S'il mènera le projet au bout, il trouvera une situation éprouvante, le mettant en porte-à-faux tantôt avec le studio, tantôt avec Chase, et le contraignant à rogner sur le caractère entier, sec, de ses films. Il ne peut tout à fait s'exprimer, doit retirer une fin caustique mettant en scène un bébé invisible, et ne s'entend pas avec son comédien principal. Il ne défendra jamais le film, n'en revendiquant pas la paternité et ne mouillant pas la chemise dans les années qui suivront. Et si le public le lui rendra bien, on aurait tort d'oublier trop vite ces Aventures d'un homme invisible.

 

photoQuand l'invisibilité touche les décors

 

TOURS DE PASSE-PASSE

Si le classique Homme invisible de Whale a survécu jusqu'à nos jours et paraît encore si impressionnant, c'est parce qu'une grande partie de ses effets spéciaux relevaient d'une tradition antérieure au cinématographe, venue de la prestidigitation et adaptée aux potentialités d'un plateau de tournage, dès l'avènement d'un certain Méliès. Et si John Carpenter n'a aucune envie de situer son film dans les pas de Whale (on ne compte finalement qu'une seule référence directe et franche, lorsque notre héros se dévoile, dans la maison de plage), on sent qu'une de ses motivations premières pour mettre en scène le projet, c'est justement la question de la technique.

En effet, le métrage est l'occasion de remettre au goût du jour quantité de trucages, de petits secrets et de méthodes en voie d'obsolescence. Sorti quelques mois après Terminator 2, un an avant Jurassic Park, le film utilise ici et là quelques percées autorisées par le numérique, s'essaie à une poignée d'expérimentations technologiques, mais son coeur bat dans une autre direction. Les aventures d'un homme invisible est une lettre d'amour à un cinéma matériel, analogique, basé sur l'illusion et la suspension d'incrédulité.

 

photo, Sam NeillLe bon vieux coup de l'accessoire collé

 

En témoignent les séquences où la caméra joue avec les aliments que mange le héros, les phases de déshabillages, classiques, mais toujours réjouissantes, mais aussi une nuée de phases jouant malicieusement avec les accessoires. On pense à la séquence au cours de laquelle Sam Neill est "braqué" par un Chevy Chase invisible, pistolet factice collé à la tempe, tenu de tout donner au cours d'un éclat de burlesque comme on ne lui connaissait pas. Et si les effets les plus modernes ont vieilli, ils témoignent d'une belle inventivité, comme cette séquence de maquillage autorisant à représenter le "visage" de Chase, dans un effet encore très perfectible, mais fort d'un rendu à la fois inquiétant et grand-guignol, la proposition est loin d'être ratée ou inintéressante.

Au final, l'oeuvre s'avère un hommage tant aux grandes heures du burlesque qu'à une certaine innocence du cartoon. Une orientation qui en fait une proposition singulière au sein de la filmographie de John Carpenter, mais aussi dans l'histoire du cinéma, ainsi qu'un des derniers témoignages d'un ensemble de techniques sur le point d'être balayées par la démocratisation du numérique. Déclaration nostalgique, manifeste, parenthèse enchantée, Les aventures d'un homme invisible est tout cela à la fois.

 

photoAvoir le regard vide

 

INVISIBLE OU TRANSPARENT ?

Indiscutablement, la charge politique de John Carpenter, son ironie mordante et sa charge contre les puissants ont été dissoutes dans le bras de fer qui l'opposa simultanément au studio, et à un comédien faisant honneur à sa réputation d'artiste difficile. Tout cela a beau être souvent délicieux, on en reste à la pastille mélancolique, qui ne permet jamais au style Hawksien du metteur en scène de se déployer. On sent d'ailleurs a bien des égards qu'il ne sait pas quoi faire de son comédien principal.

Prisonnier de son statut de star, Chevy Chase doit en effet apparaître à l'image, histoire d'attirer et satisfaire son public, rien d'étonnant là-dedans, mais voilà un diktat un peu paradoxal quand il est question d'un individu invisible... Ni une ni deux, Carpenter décide donc de montrer l'acteur, jouant sur l'idée que le spectateur peut le voir, car le personnage est conscient de lui-même, or c'est son point de vue qu'épouse le public. Le résultat occasionne quelques curieux moments d'étrangeté, voire de poésie, mais a tendance à paralyser le film. Pour une scène étonnante ou l'homme invisible se contorsionne dans une cage d'escalier, on ne compte pas les dialogues empesés ou situations alourdies par ce refus d'assumer l'ADN du concept.

 

photo, Chevy ChaseUn Chevy Chase très visible

 

Et c'est sans doute cette pesanteur qui aura coûté tant au film, lors de sa réception, et durant les années qui suivirent. Pourtant, même la lourdeur de cette décision artistique recèle un questionnement loin d'être inintéressant, et, peut-être, un peu du légendaire mordant de Carpenter. En effet, au coeur de cette intrigue, sous son vernis de comédie romantique, se niche un questionnement plutôt angoissé. Celui d'un homme réalisant que personne ne le voit, que son existence est transparente et donc, in fine, qu'il ne compte pas. Sauf peut-être dans les yeux de l'être aimé, où là encore, se niche un paradoxe, puisqu'il n'en est tout à fait apprécié que suite à sa disparition.

Au-delà de la mélancolie inhérente à ces questions, elles semblent aujourd'hui d'autant plus sardoniques qu'exception faite de quelques nostalgiques et des fans de Community, plus personne ne se souvient de Chevy Chase. À croire que Big John serait parvenu, en bon pirate qu'il fut toujours à inoculer une dose d'acidité dans cette comédie amoureuse aux airs franchement inoffensifs, prophétisant la disparition d'une star à bien des égards déjà anachronique au début des années 90.

Autant d'éléments qui n'en font certes pas un des chefs-d'œuvre de John Carpenter, mais bien un essai détonnant, ainsi qu'une relecture ludique du mythe de L'Homme invisible et donc une alternative amusante à un certain Invisible Man.

 

Affiche officielle

commentaires

Oleander
02/03/2020 à 14:16

J'ai un bon souvenir de ce métrage. J'aime beaucoup la musique du film aussi et Sam Neill en parfait salaud !

John Patrick Mason
02/03/2020 à 08:43

@Alcatrazzz Merci à toi pour l’info !

Pseudo1
01/03/2020 à 01:25

Chapeau au rédacteur d'avoir mentionné Community.
En effet, j'ai beau avoir adoré ce film étant gosse, j'ai mis des années à percuter que l'acteur était celui de Community. Entre autres prouesses, cette série aura permis de rappeler cet acteur aux jeunes générations. Et sérieux, ceux qui ne l'ont pas vu ,découvrez ce film, une vraie pépite malgré sa production houleuse qui transparait à chaque scène, mais ne l'empêche d'atteindre un statut quasi-culte !

Wellss
29/02/2020 à 20:37

Le film est sorti en DVD en France... avec le doublage québécois.
Ce serait bien de réparer cette erreur sur un futur Blu-ray.

Pat Rick
29/02/2020 à 19:24

Film sympa qui démarre assez bien néanmoins film moyen de Carpenter, ça manque de rythme.

Chris
29/02/2020 à 18:20

ça ne m'étonne pas le départ de Ivan Reitman et la mésentente de Carpenter avec Chevy Chase, cet acteur avait un ego surdimensionné et un très sale caractère, ce n'est pas le seul film où il y a eu des problèmes à cause de lui.

RobinDesBois
29/02/2020 à 17:54

J'aime bien ce film, à sa sortie je l'avais même trouvé excellent (mais j'étais très jeune). Pourquoi John Carpenter ne réalise-t-il plus de films ?

Stavos
29/02/2020 à 17:49

@ Alcatrazzz
C'est vrai mais il est dans une version recadrée en 16/9 qui ne rend pas justice au talent de Carpenter pour composer des cadrages splendides et magnifier le format Cinemascope.

Andrew Van
29/02/2020 à 17:14

J'ai l'impression que tous les films de Carpenter sont mal aimé ^^

Alcatrazzz
29/02/2020 à 16:36

Le film est en ce moment sur Amazon Prime

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