Vivarium : comment ce cauchemar fascinant renouvelle le thème du labyrinthe

Simon Riaux | 4 mars 2020
Simon Riaux | 4 mars 2020

Découvert à Cannes, puis honoré à L’Etrange Festival et Gérardmer, Vivarium compte parmi les très belles découvertes de ces derniers mois, et signe l’avènement d’un réalisateur prometteur. En salles le 11 mars.

Alors que sa folie pas si douce s’apprête à déferler sur les écrans, l’occasion était trop belle de revenir sur un ingrédient essentiel du film, à savoir la figure du labyrinthe. Reprenant à son compte tout un héritage cauchemardesque, le métrage de Lorcan Finnegan fait siens quantité de motifs, pour en livrer sa propre interprétation, et nous offrir un cauchemar résolument à part.

 

 

SOCIÉTÉ DE CONSUMATION

Dans Vivarium, Gemma et Tom font un grand pas en avant en investissant dans une charmante maison, au cœur d’une résidence pavillonnaire idéale… pour réaliser rapidement qu’ils ne peuvent s’en échapper. Ce point de départ qui évoque autant La Quatrième Dimension que les nouvelles de Ray Bradbury va amener le récit vers des extrémités aussi terribles que réjouissantes. Et si le métrage parvient ainsi à tirer son épingle du jeu, c’est parce qu’il capitalise sur le thème du labyrinthe, autant qu’il s’affranchit de ses grands modèles.

S’il est un piège qui se referme sur ceux qui ont le malheur de le visiter, le labyrinthe est rarement un lieu bienveillant. On pourrait même dire que c’est justement le danger, la menace sourde qui en émane qui établit son intérêt. Ainsi, dès sa fascinante ouverture, le sublime Inferno de Dario Argento établit sans ambiguïté que c’est justement l’orgie de démence funèbre de son dédale qui le rend désirable.

De même, le métro de Creep ne conserve pas longtemps sa propreté toute britannique, dévoilant presque instantanément ses recoins où titubent les camés, ainsi que les arcanes abritant un Minotaure redoutable. Ce paradoxe entre désir de fuite et besoin de voir ce que dissimulent les ténèbres sera d’ailleurs parfaitement assumé par le film lors d’une scène pivotale, lorsqu’après avoir tenté d’échapper à son poursuivant, l’héroïne interprétée par Franka Potente voit ce dernier surgir sous ses yeux, devenus soudain ceux du spectateur.

 

photoEt la lumière fut

 

 On pourra arguer que l’agent immobilier de Vivarium est pour le moins louche, et que le spectateur rompu au cinéma de genre a appris à se méfier de l’eau qui dort, mais la banlieue pavillonnaire qui se referme sur les personnages est présentée comme intensément désirable, comme un accomplissement en soit.

En quelque sorte, Lorcan Finnegan retrouve, pour mieux la pousser dans ses derniers retranchements, la logique de Norway of life. Sorti en 2007, le film se voulait une satire de l’hygiénisme norvégien et décrivait déjà une société donnée comme positive, dont il n’existait aucune issue. Dans Vivarium aussi, le piège à mâchoire qui accueille les protagonistes a cela de vicieux qu’il est un bien de consommation que tout un chacun est poussé à revendiquer, à obtenir. Et s’il n’est pas de sortie pour le malheureux qui s’y perd, c’est justement parce qu’il n’existe pas d’entrée non plus. Dans un système où le bien marchand est un accomplissement et la propriété un devoir quasi-religieux, on ne pénètre pas dans le labyrinthe, on est une de ses pierres fondatrices. Mais le film qui nous intéresse trace ici un sillon unique, en posant au spectateur la question du rire et du malaise.

 

photoDe la difficulté de faire le tour de chez soi

 

RIRE, C’EST MOURIR UN PEU

S’égarer dans un labyrinthe, c’est rarement une grosse marrade. Demandez donc aux protagonistes d’Hellraiser 2 : Les Écorchés s’ils s’en sont payé une bonne tranche. Dans les coursives éclaboussées de viande humaine qu’ils traversent, il n’y a guère que les Cénobites pour rire aux éclats. Perte de l’orientation, symboles incompréhensibles, présence plus ou moins fantomatique, mais toujours franchement hostile, le labyrinthe est un lieu empreint d’horreur et de folie.

Et pas seulement au cinéma, quiconque a traversé un des plus grands textes jamais écrits autour du labyrinthe, La Maison des Feuilles (auquel nous avions consacré un dossier) ne valait pas pour ses saillies drolatiques. Plongée sans retour dans les esprits dérangés de plusieurs spectateurs au cerveau bousillé par le visionnage d’un film amateur qui déchirait littéralement le voile de la réalité. Gouffre, métaphores en pagaille et expérience du néant s’affrontaient, pour générer quantité d’émotions, dont le rire était radicalement banni.

 

photo",Mais qu'est-ce qu'on se marre"

 

Il n’en va pas de même dans Vivarium. Certes, la situation vécue par Gemma et Tom a beau être passablement abominable, son absurdité ne va pas sans une certaine drôlerie. Les abords indépassables de leur maisonnette ne se transforment pas en arène infernale, pas plus que ses allées répétitives ne se départissent de leur charme faussement naïf. C’est que pour retors qu’ils puissent devenir, les biens marchands du capital demeurent toujours désirables.

Et la situation, amusante. Incarnée par de ridicules nuages rosâtres, un outre-monde qui grouille sous les pieds des protagonistes ou tout simplement une photographie qui tire toujours l’ensemble vers la farce, l’horreur prête d’abord à sourire franchement, puis à rire nerveusement. S’esclaffer, c’est d’ailleurs pénétrer de plain-pied dans la spirale du récit. Comme anticipant l’idée que le fou rire est par nature une mécanique inarrêtable, la mise en scène y pousse progressivement le spectateur, au fur et à mesure que l’intrigue se dérègle. Et à charge pour lui de s’échapper, dès lors que le film le condamne à une hilarité terrifiée.

 

photo, Jesse Eisenberg, Imogen PootsUne si jolie famille

 

L’ENFER, C’EST LES AUTRES

Pour finir, la grande et belle idée de Vivarium consiste à ne pas cantonner le thème du labyrinthe à la géographie. Cet imbroglio sans fin s’incarne bien dans cette résidence sans issue, mais au bout du chemin, ce ne sont pas quelques murs de plâtre qui retiennent nos héros et les enchaînent à leur condition. C’est eux-mêmes. Pas question ici de divulgâcher comment le couple joué par Jesse Eisenberg et Imogen Poots se voit enchâssé à cette réalité alternative, mais ce sont les liens du sang, dans leur acceptation la plus littérale, qui constituent le liant de leur labyrinthe.

Et si d’autres œuvres ont déjà questionné le fonctionnement du groupe en le présentant comme un pilier de tout dédale qui se respecte, peu auront poussé cette logique aussi loin. L’écriture de Cube fait figure de mètre étalon en la matière, le long-métrage de Vincenzo Natali reposant sur un high-concept rapidement exploré, et laissé à la merci de protagonistes qui devront s’avérer (ou pas) en mesure de s’échapper d’un dispositif cruel et implacable. Ici aussi, les individualités menacent sans cesse le groupe, on ne peut survivre seul, mais on est par là même menacé par l’existence même du groupe. C’est bien parce qu’on est co-dépendants que le groupe forme à son tour une structure dont s’échapper devient difficile ou souhaitable.

 

PhotoUn beau moment de team building

 

À nouveau, Lorcan Finnegan choisit de donner à l’enfer intime qui interconnecte ses deux malheureux personnages une teinte autrement plus définitive et perverse. Parce qu’ils font famille, Gemma et Tom ne peuvent échapper à leur enfer tout personnel. Et c’est là le retournement monstrueux de Vivarium. Dans un monde où chaque molécule de l’humain est vouée à faire perdurer, croitre un système sans échappatoire, la véritable prison est faite d’émotions, de phéromones et de chair.

« L’enfer, c’est les autres » écrivait Sartre, Vivarium nous offre une savoureuse piqûre de rappel et nous préviens. Ce lieu où nous sommes déjà perdus, nous l’aimons trop pour tout à fait apprendre à le craindre.

 

Affiche américaineCeci est un article publié dans le cadre d'un partenariat. Mais c'est quoi un partenariat Ecran Large ?

commentaires

LeConcombreMoisi
06/03/2020 à 07:25

Partenariat lol

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