Avant Da 5 Bloods : Spike Lee en 8 films, entre tornade et tourmente

La Rédaction | 13 juin 2020 - MAJ : 15/06/2020 09:52
La Rédaction | 13 juin 2020 - MAJ : 15/06/2020 09:52

Do the Right Thing, Malcolm X, La 25ème heure, BlacKkKlansman : Spike Lee a marqué le cinéma, et a une filmographie riche.

Du coup de poing Do the Right Thing passé à deux doigts d'une Palme d'or en 1989 à l'Oscar de BlacKkKlansman en 2019 pour le meilleur scénario adapté, Spike Lee a marqué le cinéma américain avec une brutalité, une frontalité et un franc-parler qui en ont fait l'une des voix les plus reconnaissables et importantes, particulièrement pour la commnauté afro-américaine.

Pour l'arrivée de son nouveau film Da 5 Bloods sur Netflix ce 12 juin, retour sur quelques films majeurs de sa riche filmographie.

 

 

 

NOLA DARLING N'EN FAIT QU'À SA TÊTE

Situé dans le quartier de Fort Green, à Brooklyn, Nola Darling n’en fait qu’à sa tête est un des films les plus émouvants et intemporels de son auteur. Spike Lee y décrypte la vie d’une communauté particulièrement dynamique, dont les membres vivent en fonction de leurs choix, faisant face aux conséquences de ces derniers et où, qu’elle apporte ses lots de rebondissements positifs ou négatifs, l’émancipation est un principe vital. 

Parmi ses personnages, c’est sur Nola Darling qu’il se focaliseJeune artiste polyamoureuse, elle jongle entre trois hommes très différents les uns des autres, tout en se faisant dragouiller par une sympathique voisine. Tout à fait rétive aux injonctions exigeant d’elle qu’elle se conforme aux normes, elle mène sa barque et ne s’en laisse pas compter. Chronique d’une figure en quête de liberté, mais doutant, questionnant son propre refus de se compromettre, le film adopte lui aussi une forme de grande liberté, s’inquiétant seulement de capter l’âme de son personnage. 

Pour ce faire, Spike Lee ne reste pas derrière la caméra, mais joue également la comédie, puisqu'il interprète un des amants de son héroïne. un engagement qui prolonge la forme un peu mutante de l'ensemble et souligne l'investissement de l'artiste, qu'on retrouvera régulièrement comme acteur de ses propres films au cours de sa carrière.

 

photo, Tracy Camilla Johns, Spike LeeUn duo parfois hilarant

 

En résulte une œuvre en apparence moins politique que d’autres de Lee, alors qu’il utilise cette carte du tendre New Yorkais pour mieux questionner les schémas, leur résistance et la capacité de sa protagoniste à les subvertir, quitte à subir des conséquences loin d’être toujours facile. Œuvre d’une grande richesse, sa narration ne recule jamais devant la nuance ou l’ambiguité, même si cette démarche vaudra quelques regrets à Spike Lee, qui expliqua en 2014 avoir profondément regretté le traitement du viol au sein du métrage. 

Visuellement, Nola Darling n'en fait qu'à sa tête parvient à donner l'illusion d'une existence captée à l'arrachée, comme si la caméra se greffait organiquement au réel, sans jamais renier la verve du styliste Lee, qui multiplie les valeurs de plans, les effets de signature, ainsi que les élans typiques de sa grammaire pour vitaliser cette intrigue capturée en noir et blanc. Comme s'il faisait corps avec Brooklyn, il livre là un de ses travaux les moins démonstratifs mais peut-être le plus instantanément addictif et maîtrisé.

C’est peut-être cette base formidablement riche, cette protagoniste d’une puissance fascinante, et ces remords, qui le pousseront à réinventer le métrage sur Netflix, où il déclinera Nola Darling n'en fait qu'à sa tête sur deux saisons, imparfaites mais lumineuses. Une série qui n'égale pas la grâce rebelle du film, mais qui offre un contrepoint intéressant, et permet de constater combien Spike Lee fut un des cinéastes les plus singuliers et magnétiques des années 80.

 

photo, Tracy Camilla JohnsUne performance inoubliable de Tracy Camilla Johns

 

DO THE RIGHT THING

En 1989, Do the Right Thing est une véritable claque sur la Croisette... mais ne remporte pas la Palme d'Or (attribuée à Sexe, mensonges et vidéos de Steven Soderbergh). Scénarisé, réalisé et interprété par le jeune Spike Lee, le film avait toutes les qualités pour être célébré, entre audace de la mise en scène, engagement politique et ambiguité des personnages.

Le récit se focalise sur Mookie, un jeune afro-américain qui n'a pas d'ambition. Il est embauché par Sal (Danny Aiello), un restaurateur italien qui vend des pizzas avec ses deux fils, dont l'un déteste les Noirs (John Turturro) et ne cache pas son racisme. Un élément met la poudre au feu des tensions inter-communautaires : le mur des célébrités de Sal ne comporte aucune personnalité afro-américaine, ce qui échauffe Buggin Out (Giancarlo Esposito), bientôt soutenu par Radio Raheem (Bill Nunn) et Smiley (Roger Guenveur Smith).

 

photoLes marlous et les anciens marlous

 

Ce dernier, qui est handicapé, tente de vendre des photos coloriées de Martin Luther King et Malcolm X se serrant la main, et constitue l'enjeu programatique du film. Est-il plus juste d'être dans une lutte pacifique et sans violence, ou bien d'affirmer ses droits et sa colère à travers des actions physiques et destructices ? Plutôt que de trancher (même si l'admiration pour Malcolm X est très palpable chez Spike Lee), le film choisit de montrer la logique qui mène à l'émeute finale, et à la décision équivoque de Mookie - en lançant la poubelle, voulait-il sauver Sal en détournant l'attention de la foule, ou voulait-il initier la ruine de son commerce ? "Faire le bon choix" n'est pas qu'une affaire de morale, c'est de la morale mêlée aux circonstances.

Terriblement contemporain (un protagoniste est tué par étranglement par la police), le film décrypte la montée du drame, fait de petits énervements, de rancoeurs, et de haine latente. Lors d'un face caméra, le personnage tué montre deux messages qu'ils portent aux doigts, "love" et "hate", sentiments qui animent les hommes. La référence à La Nuit du chasseur indique que l'un et l'autre sont en lutte, et la haine a l'avantage, un temps du moins.

Précis dans son sujet, Spike Lee ne manque donc pas les jalons universels pour faire de son film un chef-d'oeuvre. Pareillement, le contexte caniculaire peut être interprété comme un clin d'oeil à Roméo et Juliette de Shakespeare : la chaleur échauffe les sangs, mène à la mort et... réconcilie les parties ?

 

photoIls sont presque tous frères

 

MALCOLM X

27 ans après l'assassinat du prêcheur, Spike Lee réalise son biopic. Film fleuve, 3h20 d'un récit de vie hors du commun, Malcolm X est un gros oeuvre du réalisateur. Outre le fait que l'exercice relève de l'impossible - synthétiser une existence - raconter le parcours de El-Hajj Malek El-Shabazz relève de la position esthétique. De la petite frappe fringuée en zazou au cocaïnomane cambrioleur jusqu'à l'imam polémiste, tendancieux et droit dans son idéalisme (idéologie ?), Malcolm X est un événement américain.

C'est l'homme qui a tout vécu, tout pensé parce que tout intégré. Sans complexe, Spike Lee s'aventure, via les traits de Denzel Washington, en territoire connu et miné. Mis en miroir avec Martin Luther King historiquement, Malcolm X assume un visage noir et des racines non américaines, dont la sociologie mène à la violence par le rejet intrinsèque.

 

photo, Denzel WashingtonDenzel Washington répond présent

 

Tout le film est une recherche identitaire, d'un homme qui a décidé de frapper là où ça fait mal, à commencer par le début (diégétique et sociologique) : les Noirs ne sont pas Américains, et les Blancs sont des meurtriers. L'accusation introductive prévient le spectateur et annonce une absence de concession sur la question afro-américaine - car Américains, ils le sont, envers et contre tout.

Pourtant, ce qu'on retient, c'est une intimité libertaire, fluctuante dans la jeunesse et décisive dans son discours politique. Malcolm X s'est donné ce patronyme pour rappeler l'inconnue "x" en mathématiques, d'une neutralité et d'un universalisme qui laisse songeur. Cette simple lettre, Spike Lee en fait une expérience cinématographique, en montrant l'homme, ses faiblesses, et sa conviction délirante. Le récit chronologique - comment raconter le génie sinon dans l'ordre ? - passe par les transformations physiques et psychologiques d'un homme bâti par la rage, poli par le Coran et nuancé par l'expérience.

A l'opposé d'une leçon de morale, Malcolm X est un film solitaire pour défendre une cause humaine mais sans contrepartie : la solution est l'islam, la solution est la violence - et le prêcheur en est la première victime.

 

photo, Denzel WashingtonJe suis Malcolm X

 

THE VERY BLACK SHOW

Le film kamikaze de Spike Lee, qui marquera un point de non-retour dans sa carrière, et sa manière d'attaquer et critiquer le monde. Dernier d'un cycle, The Very Black Show ressemble à un projet arty à 10 millions, tourné avec l'argent du système pour torpiller le système, sans s'en cacher. Jusque là, le cinéaste avait surtout parlé du réel, dans la rue, dans les maisons, dans les bus, par la fiction ou le documentaire - ou un mélange des deux. Ici, il s'attaque à une autre facette du problème : le reflet de cette réalité, dans le domaine du divertissement, arme de destruction douce mais massive.

Bamboozled (le titre original) montre ainsi l'ascension de Pierre Delacroix, employé afro-américain d'une grande chaîne de télévision, qui cherche à tout prix l'idée qui lancera sa carrière. Son patron (blanc) n'étant absolument pas intéressé par ses idées de séries honnêtes et sérieuses, Delacroix a une idée kamikaze : créer un minstrel show moderne, comme ces spectacles racistes lancés au 19e siècle où des comédiens blancs avec blackface chantaient, dansaient et amusaient la galerie, avant de laisser la place à des noirs après la Guerre de Sécession.

La caricature ultime donc, où des noirs seront des caricatures extrêmes des noirs, en portant des blackfaces et en (re)donnant vie aux pires clichés. Delacroix tire du ruisseau un danseur de claquettes sans le sous, le renomme, et le jette sur scène où il devient vite une superstar, qui secoue l'Amérique.

 

photo, Savion GloverThe Show Must Go On

 

The Very Black Show se termine par un vertigineux montage remontant notamment à Naissance d'une nation, en 1915, et qui balaye quasiment un siècle de films et dessins animés ayant forgé l'image des Afro-américains. Là est le sujet du film : la représentation, sa force insidieuse, sa place dans l'inconscient collectif, et le confort qu'elle peut procurer dans un pays profondément divisé et mené par la peur.

Pour Spike Lee, les minstrel shows n'ont jamais cessé d'exister, mais ont simplement été déplacés, camouflés, recyclés. Leur fantôme plane sur l'Amérique. L'idée est de questionner ces images, s'y confronter et comprendre en quoi elles ont un sens, même des décennies après, et même pour ceux qui paradent en tant que progressistes ou alliés. Le problème est global, et va bien au-delà des lignes tracées entre les couleurs de peau, puisque chacun joue plus ou moins consciemment et sagement son rôle. Le rire, sous ses airs innocents, reste une arme réelle, à utiliser sans naïveté, et c'est à la fois la problématique de Delacroix (incarné par Damon Wayans), et de Spike Lee. Dans un exercice périlleux de satire extrême, le réalisateur provoque autant le rire que la gêne chez le spectateur, afin de le mettre dans une position inconfortable à tous les niveaux - le choix de filmer en numérique, mini DV, va dans ce sens.

The Very Black Show sonne véritablement comme un ultime film sur le sujet pour le cinéaste, qui va jusqu'à se citer lui-même, en utilisant des images de son film Malcolm X (le terme Bamboozled vient d'un de ses discours : "You've been led astray, led amok. You've been bamboozled."), ou en ayant un personnage qui prend la défense de Tarantino contre lui, sur l'utilisation du mot "nigger".

Le film a été un cuisant échec en salles, avec environ 2,5 millions de dollars dans le monde. Mais depuis, il a été maintes fois remis sur le tapis, rediscuté, et replacé comme une œuvre majeure de Spike Lee.

 

photo, Savion GloverGET OUT

 

LA 25EME HEURE

La 25ème heure arrive à un moment charnière dans la carrière de Spike Lee, qui a enchaîné beaucoup de flops, avec Girl 6, He Got Game (avec déjà Rosario Dawson), Summer of Sam, et The Very Black Show. Le début des années 90 a été une rampe de lancement spectaculaire pour le réalisateur, mais la deuxième moitié de cette décennie est moins remarquée et encensée. Le nouveau millénaire est donc un nouveau chapitre, bienvenu, voire nécessaire.

Et à première vue, il n'a rien de très Spike Lee. La 25ème heure est à l'origine un livre de David Benioff (futur co-créateur de la série Game of Thrones), qui attire l'attention avant même sa publication. Tobey Maguire se jette dessus pour tenir le premier rôle d'une adaptation, écrite par l'écrivain. L'acteur finira par abandonner le rôle à cause d'un petit film nommé Spider-Man (il restera producteur) et alors que le projet est refusé par pas mal de réalisateurs, Spike Lee s'y intéresse. Pour une fois, le réalisateur n'est pas scénariste, mais c'est tout de même grâce à lui que David Benioff replace le fuck monologue - et Lee luttera pour le maintenir face aux producteurs.

 

photo, Edward NortonUn aprés-midi de chien

 

La 25ème heure ressort dans la filmographie de Spike Lee, car c'est un ses films, alors plus rares, avec des protagonistes pas tous afro-américains - comme Jungle Fever ou Clockers. Avec en plus Disney distributeur et producteur (aux côtés de la boîte de production du cinéaste, 40 Acres and a Mule Filmworks), et le visage hollywoodien d'Edward Norton, le film est clairement un signal : celui d'un désir ou d'un besoin de sortir de sa zone de confort.

En apparence, La 25ème heure peut donc sembler inattendu, avec son histoire de petit dealer blanc d'origine irlandaise, qui promène son chien avec ses amis trader et prof. En apparence du moins, parce que le personnage central reste bien New York, ville de toutes les fureurs, ogre capable d'avaler les plus fragiles, et que Monty aime autant qu'il déteste. Cette dernière journée de liberté avant le puits sans fond de la prison, c'est celle des adieux à ce décor unique, qui déborde et dégueule et dégoûte et débecte, mais qui renferme tout l'humain - pour le meilleur et pour le pire. C'est la ville où on tombe amoureux d'une femme, d'un ami ou d'un chien ; où on peut naître, renaître, s'enrichir, tout perdre, avoir peur, et rêver.

C'est la ville où le môme Shelton Jackson Lee est arrivé tout jeune, où il a gagné le surnom de Spike, où il a tourné ses premiers films (Last Hustle in Brooklyn, tourné quand il avait 20 ans), et rencontré ses premiers succès.

Que le scénario ait été réécrit pour incorporer le post-11 septembre arrivé entre temps, avec un générique et une scène entière dirigée vers ce trauma, ajoute une dimension encore plus profonde à ce portrait de New York, qui a rarement été filmée et racontée avec autant de mélancolie et de frontalité. En ça, La 25ème heure apparaît comme un lointain écho à Do the Right Thing.

 

photo, Edward NortonLe facteur Yoko Ono (sauf que non)

 

INSIDE MAN

Certains verront dans Inside Man la dérive de Spike Lee vers un cinéma plus commercial, plus calibré pour le box-office. Ou peut-être la simple nécessité pour lui de mettre un pied poli dans le système, avec un film beaucoup moins politisé et conçu pour attirer le grand public - le projet était un temps développé avec Ron Howard, aux antipodes de Spike Lee. On retrouve toutefois la patte du cinéaste dans une série de petites piques acérées çà et là (on retient la discussion entre les deux policiers avant l’assaut final, dans lequel le protagoniste demande à son collègue « de baisser d’un ton sur l’analyse raciale »).

Associant Denzel Washington et Chiwetel Ejiofor en flics-négociateurs tchatcheurs, Jodie Foster en implacable avocate ripou et « nettoyeuse de scandale », et Clive Owen dans la peau du casseur-qui-a-pensé-à-tout, Spike Lee met en scène une tentative de braquage parfait. Le film est efficace, mais il choisit souvent le chemin de la facilité. Le personnage de Madeleine White est très stéréotypé, le retournement d’un des protagonistes à la fin n’est jamais vraiment exploré, et le recours au nazisme (qui était là avant que Spike Lee arrive sur le projet) permet une fin très hollywoodienne.

 

photoDisclaimer : ceci est une photo du casse du siècle, et non du métro parisien le 11 mai dernier

 

Le film semble constamment faire un appel du pied à Un après-midi de chien, le film culte avec Al Pacino, auquel le personnage principal fait explicitement référence lors d’une tentative de négociations avec les braqueurs. Spike Lee n'a pas caché que c'était là l'une des principales raisons de réaliser Inside Man, pour lui. Simplement, à la différence du film de Sidney Lumet, les casseurs ont ici le dessus tout au long du film et mènent à la baguette les différents protagonistes envoyés pour faire relâcher les otages.

Là où le film brille, c’est en renversant les structures sociales : les flics sont afro-américains et les voyous sont des petits blancs éduqués. Pas évident que ça suffise à faire passer un message, de manière aussi puissante que dans les précédents films de Spike Lee. Ce dernier aurait simplement proposé à Denzel Washington qu’il retrouve pour un quatrième film, les rôles du policier et du casseur, et celui-ci a finalement opté pour le premier.

À ce jour, Inside Man n’est pas forcément le film de Spike Lee le plus inspiré. C’est cependant toujours son film ayant généré le plus de recettes (et de loin !) avec 184 millions de dollars au box-office (pour un budget de 45 millions).

 

photoCette cravate !! Non, le costumier ne faisait pas partie des otages

 

OLDBOY

Qu'est-ce que Spike Lee a été faire là-dedans ? Pour comprendre Oldboy (et ne pas être trop sévère), il faut retourner à sa genèse. Le remake du chef d’oeuvre de Park Chan-wook, Old Boy, sorti en 2003, a été commandé au réalisateur, qui s’est plié à l’exercice.

A l’origine, le projet devait passer entre les mains de Justin Lin, avant que Dreamworks et Universal ne se tournent vers Steven Spielberg en 2008 et vers Will Smith pour incarner l’anti-héros. L’idée était d’adapter le manga plutôt que de proposer un remake tel quel du film – avec toute l’ambiguïté que représente la démarche. Mais la maison d’édition Futabasha, éditrice de l’oeuvre de Nobuaki Minegishi et Garon Tsuchiya, entame des poursuites judiciaires contre le producteur coréen pour avoir vendu les droits sans son accord aux Américains, ce qui conduit à l’abandon du projet.

En 2011, la machine est relancée par Mandate Pictures, qui choisit Spike Lee comme réalisateur, et après de longs débats, les rôles principaux incombent à Josh Brolin, Elizabeth Olsen, avec Samuel L. Jackson dans le rôle du méchant des souterrains et Sharlto Copley dans celui du méchant riche incestueux.

 

photo samuel L. JacksonT'es sûr que j'ai signé pour ça ?

 

Spike Lee adapte à la mode américaine le thriller psychologique bourré de baston, et décide de mettre les pieds dans le plat. Alors que la version originale élude certains aspects (l’alcoolisme en prison, le rapport avec sa fille), la réalisation de Lee s’en empare complètement. L’histoire avec sa fille perdue devient le moteur de la survie du héros, qui lui écrit des lettres pour se repentir. Romantisée – c’est affreux mais on se permet l’expression –, l’intrigue n’est plus obsédée par le désir de vengeance, mais par l’idée de renouer avec sa progéniture.

Les éléments hypnotiques sont laissés de côté au profit du sentiment, dans un ultra-réalisme qui fonctionne avec des gros sabots et de la grosse émotivité. Hyper masculin, Joe Doucett donne son maximum pour sauver ceux qu’il aime, moins fou que fou d’amour pour sa fille et pour Marie. Moins glauque que le film original, parce qu’il insuffle plus de pragmatisme et d’heureuses émotions dans ses scènes, la version de Spike Lee vire à l’abominable dans l’histoire incestueuse d’Adrian Pryce.

Le film est un flop monumental au box-office : avec ses 30 millions de budget, il n'engrange que 5 millions de dollars dans le monde. En comparaison, le film de Park Chan-wok n'avait coûté que 3 millions et en avait rapporté 15, sans parler de la réception critique, dithyrambique pour l'original (Grand Prix à Cannes d'ailleurs) et très frigide pour le remake.

A tous les niveaux ce OldBoy est donc une catastrophe, et un autre point de non-retour pour Spike Lee, arrivé aux limites du système hollywoodien, et ce qu'il peut en tirer. Dans un crescendo de perte d'identité entre La 25ème heure, Inside Man et ce remake, le cinéaste a touché aux limites, et c'est en touchant ce fond qu'il va retrouver l'énergie et la nécessité de revenir à ses racines.

 

Photo Josh BrolinCoup de marteau sur l'original

 

BLACKKKLANSMAN

Spike Lee décide donc de revenir à des projets plus personnels, dans la lignée de Miracle à Santa Anna et Red Hook Summer, avec Da Sweet Blood of Jesus en 2014 et Chi-Raq en 2015. Deux longs-métrages qui n'ont pas goûté au joie de la salle en France (ils sont désormais disponibles sur Amazon Prime Video chez nous) mais qui ont créé un petit buzz médiatique outre-Atlantique : le premier pour sa piètre qualité, le second pour la controverse de son titre. Rien qui n'empêche l'Académie des Oscars de récompenser le cinéaste d'un Oscar d'honneur pour l'ensemble de sa carrière début 2015, lui qui a toujours été snobé par l'institution jusque là.

Et justement, en coulisses, au même moment, le projet qui va redorer le statut de Spike Lee se prépare : BlacKkKlansman. L'histoire vraie de l'infiltration policière d'un flic noir dans le Ku Klux Klan avec l'aide d'un collègue blanc et leur entrée en contact avec David Duke, le "Grand Sorcier" de la société secrète. 

Deux ans de préparation plus tard, le scénario du film, adapté du livre éponyme, est validé par Jason Blum et Jordan Peele, la réalisation est donc confiée à Spike Lee en 2017. Doté d'un joli budget, d'un casting prometteur (John David WashingtonAdam DriverLaura HarrierPaul Walter Hauser...) et surtout d'une sélection au Festival de Cannes, signant le retour du cinéaste en compétition vingt-sept ans après Jungle Feverle retour de Spike Lee sur le devant de la scène devient très attendu.

 

photo, John David WashingtonAprès le père, le fils Washington, futur acteur fétiche de Spike Lee ?

 

Sur la Croisettte, l'accueil est quasi-unanime de la part du public et surtout du jury qui lui remettra le Grand Prix de l'édition 2018. Du côté de la presse, la réception semble plus mitigée, en tout cas à l'international, les Américains saluant la renaissance du réalisateur après son grand passage à vide. Il faut dire que le long-métrage est particulièrement paradoxal tant il jouit d'une véritable force militante et dans le même temps d'une grossièreté et platitude desespérante.

Conçu seulement quelques mois après l'arrivée de Trump à la présidence, BlacKkKlansman s'inscrit dans la droite lignée du thriller horrifique dénonciateur qu'était Get Out sur la condition et le traitement de la communauté afro-américaine aux Etats-Unis. Mieux : il devient, comme Spike Lee l'a souvent fait, le moyen de comparer cette époque sordide où les droits des afro-américains étaient bafoués avec les Etats-Unis d'aujourd'hui et son atmopshère toujours aussi raciste. Une comparaison qui prend définitivement vie jusqu'à cet entremêlement final de la fiction et la réalité grâce à ce long dolly shot dans un couloir menant au KKK, puis à l'Amérique de Trump et Charlottesville avec des images d'archives. Le moyen de faire résonner le passé avec le contemporain (une des marques de fabrique de Lee, à l'image du montage final de Very Black Show par exemple).

 

photoUne séquence finale qui va basculer tragiquement dans le réel

 

A ce niveau, le film est une jolie réussite, le film mêlant son propos dénonciateur à un scénario plutôt drôle et piquant, mais à côté de cela, BlacKkKlansman est terriblement insipide, d'un classicisme ennuyeux et d'une fadeur visuelle franchement déconcertante. Certaines séquences du film semblent d'ailleurs pas terminées, tant la succession des plans paraît très hasardeuse. Le grand final, même si bien amené, manque en revanche terriblement de subtilité et l'usage des images d'archives ternit le pamphlet politique tant le procédé est grossier (voire malhonnête) pour marquer les esprits.

Peu importe, le public a accroché (93 millions au box-office pour 15 millions de budget), l'industrie du cinéma été séduite et Spike Lee recevra l'Oscar du meilleur scénario adapté l'année suivante. Après son long passage à vide (le dernier grand film du réal était sûrement La 25e heure, sorti 16 ans plus tôt), le cinéaste est de retour et bankable.

Netflix s'en emparera donc pour son nouveau film (après avoir déjà collaboré avec lui sur la série remake Nola Darling n'en fait qu'à sa tête) et Lee livrera donc Da 5 Bloods, long-métrage tout aussi engagé mais autrement plus ambitieux et audacieux.

 

photo, Spike LeeSpike Lee, sur le tournage de BlacKkKlansman

commentaires

sylvinception
15/06/2020 à 10:41

La 25e Heure ==> chef-d'oeuvre.

Pseudo
15/06/2020 à 01:15

Mo better blues est mon préféré.
Je kiffe ce grand real.

RobinDeBois
14/06/2020 à 18:31

Les meilleurs selon moi:

He Got Game
Do the Right Thing
Clockers
Crooklyn

Le pire: Summer of Sam. L'un des plus mauvais film sur le NY des années 70 et sur un tueur en série. Il s'est vraiment planté :o

alulu
14/06/2020 à 18:16

Do the Right Thing et Inside Man sont les meilleurs pour moi. Da 5 Bloods pas encore vu mais j'hésite après la douche froide de BlacKkKlansman. Clockers c'est bien mais sans plus, idem pour Malcom X, Summer of Sam c'est vraiment bof. Après je n'ai pas tout vu mais je trouve qu'il manque cette étincelle qui fait que l'on a envie de voir le suivant.

Rorov94
14/06/2020 à 17:59

Girls 6

Nyl
14/06/2020 à 17:32

@Rudy Marko

Moi, au contraire, j'ai trouvé ce film mauvais. Il est caricatural au possible, au point que ce n'est même pas drôle.
Et puis, le film passe son temps à te faire la morale. (la palme revient à la fin, qui enfonce bien le clou).

Un mauvais film, pour ma part, et une déception.

RobinDeBois
14/06/2020 à 03:11

Rien sur le très beau "He got game" ? Pour moi l'un de ses meilleurs films. J'imagine que ce film passerait très mal aujourd'hui et qu'on accuserait Spike Lee de misogynie mais c'est un film brillant et sous tous ses aspects.

Chandler Jarell
13/06/2020 à 20:35

Mo Better Blues : son film le plus personnel, inspiré par son père. OST et réal aux petits oignons. Mon préféré avec Do the right thing et Malcolm X.

Pat Rick
13/06/2020 à 20:25

Je n'avais pas raccroché à Inside man du coup je ne l'ais pas regardé jusqu'au bout.
En fait son seul film que je regardais c'est DO THE RIGHT THING, le mois dernier j'ai trouvé cela pas mal mais sans être scotché.

Rudy Mako
13/06/2020 à 20:12

Malcom x est inoubliable grâce à un Denzel éternel. Do the the right thing est mon dauphin. Inside man m'a scotché.
Pour ma part, Blackklansman méritait l'oscar du meilleur film contrairement à green book qui j'ai trouvé fadasse.
Le sujet était plus actuel.
Grand réalisateur, mésestimé et boudé à cause de ses prises de position.

votre commentaire