L'Étrange Créature du lac noir : le chef d'œuvre qui a tout inventé de la 3D, avant tout le monde

Mathieu Jaborska | 23 juillet 2020 - MAJ : 24/07/2020 17:48
Mathieu Jaborska | 23 juillet 2020 - MAJ : 24/07/2020 17:48

Pour ou contre la 3D ? Cette question un peu étrange a tendance à revenir de plus en plus dans la bouche d'un public excédé par le marasme de l'industrie vis-à-vis de la technologie.

La 3D n'est plus trop en odeur de sainteté, la faute à une exploitation parfois méprisante de la part de certains studios, poussant les amateurs de Gravity et autres The Walk à la défendre face à des spectateurs de plus en plus méfiants.

En tête de leurs arguments, il y a les quelques chefs-d'oeuvre rendus possibles uniquement grâce à ce procédé, parcourant les 10 dernières années... mais également les années précédentes. En effet, contre toute attente, les années 1950 regorgent de films en relief, parmi lesquels des tours de force esthétiques encore spectaculaires, dont le représentant le plus attachant reste probablement L'Étrange Créature du lac noir.

 

Photo Lac noirMonstre et compagne

 

HAS BEEN 3D

En 2020, beaucoup considèrent Avatar comme leur première expérience de la 3D. Si le blockbuster homérique de James Cameron a fait revenir le procédé sur le devant de la scène, il faut revenir bien en arrière pour retrouver les traces de recherches sur le relief.

Selon André Gardies, auteur de plusieurs ouvrages sur le 7e art interrogé dans les colones de Galerie-Photo, elles remonteraient à avant la création du cinéma, et, plus incroyable encore, avant même l’invention de la photographie telle qu’on la connait aujourd’hui. Il cite Wheatstone, qui aurait restitué le relief en 1838 (soit un an avant l’invention de la photographie) et David Brewster, qui l’a appliqué à la photo pour donner la photographie stéréoscopique, très en vogue dans la deuxième partie du XIXe siècle.

Bref, en toute logique, l’homme a cherché à reproduire les trois dimensions spatiales dès lors qu’il a réussi à figer une image. En soi, la technique n’a même pas changé dans le principe : notre vision de l’espace est permise par la complémentarité de nos deux yeux, leur décalage étant traité par notre cerveau. Il faut donc tirer deux photographies légèrement décalées en même temps, puis attribuer à chaque œil une des images, par exemple à l’époque, via un stéréoscope et aujourd’hui les fameuses lunettes.

 

photoAva(tard)

 

Le cinéma s’est donc sans trop de surprise plutôt vite emparé de la chose, et ce dès la fin du cinéma des premiers temps. Dès 1915, puis dans les années 1920, quelques techniciens du cinématographe s’y sont collés pour une petite palette de films connus. En 1935 (ou 1934 selon les sources), les Lumières eux-mêmes s’y sont essayés, avec un remake en relief de L’Arrivée du train en gare de la Ciotat, et déjà des lunettes bi-colorées. Tout comme la couleur, la 3D est un procédé conçu dès les premières décennies d’existence de l'industrie, contrairement à ce qu’on pourrait penser.

Les années 1930 et 1940 ont également vu quelques expérimentations par-ci par-là, souvent montrées pour des occasions précises, comme lors de la Golden Gate International Exposition de San Francisco en 1939. Ça n’était qu’une question de temps avant que les majors ne s’en emparent. C’est là que les années 1950 sont arrivées, et ont marqué un premier âge d’or du relief.

 

photoPresque Snowpiercer en 3D

 

LA DÉCENNIE POLARISÉE

L’émergence de la 3D dans les films de studio est motivée par ce qui a toujours forcé le cinéma à se diversifier : la télévision. Alors que la couleur débarque sur les petits écrans américains, le poste de télé conquit de plus en plus de foyers, allant jusqu’à empoisonner les studios de leur traditionnelle peur de l'extinction. Il est donc décidé de ne plus se contenter de courts-métrages, comme c’est l’usage jusqu’ici, mais carrément de produire des longs-métrages en relief. En 1952, Bwana le diable sort grâce à la lumière polarisée, entièrement en 3D. C’est d’ailleurs son principal argument de vente : l’affiche est ornée d’un simple « The First feature lengh motion picture in 3 Dimensions ».

La plupart des gros studios ne s’intéressent pas au début à ce tout nouveau « natural vision », système utilisé sur le film, et le relief est donc introduit grâce au pouvoir mercantile des séries B. S’en suit pléthore de productions du genre, comme le cinéma américain savait très bien en faire, parfois pour le meilleur avec des productions comme Les Massacreurs du Kansas par exemple. Balbutiante, la technique est propice à l’expérimentation. Ainsi A Virgin In Hollywood (1953) propose des segments 3D dans un long-métrage classique.

 

photoLe drapeau américain en 3D dans Les Massacreurs du Kansas : le paradis hollywoodien

 

1953 est vraiment l’année d’explosion de la 3e dimension, comme le clament fièrement les affiches des films projetés. L’industrie se rend compte du potentiel de la 3D, et des œuvres plus prestigieuses se mettent à la page, des drames par exemple comme La Belle du Pacifique ou le Sangaree du très productif et très respecté Edward Ludwig. Alors que le cinéma japonais se prête au jeu avec quelques courts-métrages, les premiers films majeurs font leur apparition et notamment des films parfois cultes. Ainsi, le remake de Masques de cire, L'Homme au masque de cire est très vite devenu un classique, bien aidé par la présence au casting de l’immense Vincent Price.

En 1954, le rythme baisse, mais propose les films les plus emblématiques de la période avec Le Fantôme de la rue Morgue, Jesse James vs. the Daltons (avec William Castle à la réalisation), Dragonfly Squadron et bien sûr l’un des plus célèbres films jamais proposés en 3D : Le Crime était presque parfait, où Hitchcock s’empare de la technique pour un exercice de style à la hauteur de son talent. Si on dit souvent que peu de spectateurs purent finalement en profiter dans ces conditions, le film est une démonstration des possibilités du relief. En sont témoins la séquence du meurtre et le cultissime plan où la victime tend la main vers le téléphone et le public, l’impliquant à un niveau rarement atteint dans la fiction.

Comme le maître du suspense, beaucoup de cinéastes très influents sur le territoire américain se sont essayés une, voire deux fois, à ce type de mise en scène. Mais un artiste en particulier en a lui profité pour bâtir sa réputation et s’imposer naturellement comme l’un des plus grands artisans de série B de l’histoire de l’industrie hollywoodienne : Jack Arnold.

 

photo, Grace KellyLe film était parfait

 

JACK, MASTER

La carrière d’Arnold débute au bon moment. Son tout premier film de fiction (après le documentaire With These Hands) est en 3D, et il ne s’arrête pas en si bon chemin. Le Crime de la semaine est suivi par Girls in the Night (en 2D), puis par Le Météore de la nuit, L'Étrange Créature du lac noir et La Revanche de la créature, tous en 3D. Une telle expérience aboutit forcément à un savoir-faire indéniable qui culmine dans L'Étrange Créature, probablement son chef-d’œuvre avec le nihiliste et jusqu’au boutiste L'homme qui rétrécit.

Il faut dire que tous les voyants sont au vert. Universal, galvanisé par le succès de ses Universal Monsters, en rajoute une couche avec cette nouvelle bestiole exotique. La confier au cinéaste était une des meilleures décisions jamais prises par la firme. Le maître de la série B rencontre le studio maître des monstres. La démonstration peut commencer.

Alors, forcément, il faut préciser que personne ne peut aujourd’hui vraiment se replonger dans les conditions de projection de l’époque. Non seulement les salles n'ont rien à voir avec nos multiplexes, mais le traitement de la 3D anaglyptique (les filtres de différentes couleurs) est différent. Ici, on repose sur le dernier Blu-ray 3D, tout simplement bluffant au niveau du relief et de sa restauration. L’aspect visuel du long-métrage est lui aussi de toute beauté (un constat tenant autant du savoir-faire du directeur de la photographie William E. Snyder que des techniciens chargés de son transfert HD), rendant donc parfaitement justice au chef-d’œuvre d’Arnold. Voilà qui en fait une des expériences 3D les plus grisantes possible.

 

photoOui, mais, si on danse ?

 

Le genre du film d’aventure est indéniablement parfaitement adapté au relief, et sur ce point, L’Étrange Créature… ne déçoit pas. Les séquences tournées en Floride, donnant vraiment l’impression de se dérouler en pleine jungle, se fondent merveilleusement avec les scènes tournées en studio, souvent extrêmement efficaces. Que dire de la bestiole en elle-même, jouée par Ricou Browning (dans l’eau) et Ben Chapman (sur terre), sinon qu’elle s’incruste progressivement dans le cadre avant de s’incruster hors du cadre ? Ses interprètes n’ont pas eu l’honneur d’être cités au générique, mais leur performance, alourdie par un tel accoutrement, est à souligner.

Ainsi, comme beaucoup de ses collègues, Arnold utilise parfois la 3D dans un but purement spectaculaire, pour un effet maitrisé, mais qui dépend surtout de sa restitution aujourd’hui. On peut citer la découverte du fossile, où ledit fossile traverse l’écran. Outre son statut de démonstration préliminaire de la violence du relief du film, la scène permet de préfigurer sans le montrer l’aspect intrusif d’un monstre qu’on ne peut alors qu’entrapercevoir.

 

Photo Lac NoirFree hugs

 

Néanmoins, là où L’Étrange créature… préfigure avec force l’usage de la 3D qui sera fait des années plus tard, c’est dans sa gestion de la profondeur. Si les décors semblent si réalistes, et si capables de faire le lien entre le studio et la nature, c’est parce que le metteur en scène est passé maître dans l’art de gérer des environnements. Plutôt que d'envoyer constamment des objets dans la tronche de son public, Arnold choisit d’épaissir la narration visuelle de son histoire, et jouer perpétuellement sur des effets d’échelle, un talent particulièrement utile dans le champ du cinéma fantastique et d’aventure.

Le réalisateur joue sur la profondeur, dans tous les sens du terme. Son film contient quelques-unes des plus belles séquences sous-marines jamais filmées, magnifiant le monstre, au point de le caractériser en fonction de sa condition et de ses branchies. Pas étonnant que cette danse au gré des courants ait autant influencé Guillermo del Toro : les fonds marins deviennent un espace de vie à part entière, construit en symétrie avec la terre. En donnant de la consistance à cet espace grâce à la 3D, Arnold plonge son spectateur dans le référent du monstre. Il les met sur un pied d’égalité le temps de quelques plans.

 

photoUnderwater sans Kristen Stewart

 

Le personnage féminin (campé par Kay Lawrence) est dès lors, comme dans King Kong, le personnage principal, puisqu’il fait le lien entre les deux univers. Impossible de faire évoluer aussi bien la créature sans la 3D. La voir se déplacer sous l’eau, naviguant entre les échelles de plans et les décors immergés dantesques, lui donne totalement vie. La mise en scène lui permet de nager dans toutes les directions, provoquant la peur dans un premier temps, puis une forme d’attachement. Dans tous les cas, le monstre est – fait extrêmement rare – plus considéré comme un personnage que comme une entité. Un personnage que le relief donne à comprendre.

Tout le sel du film réside dans ces nages spectaculaires, impliquant parfois directement les membres du casting. Cette volonté de nous montrer l’inconnu tel qu’il est, terrifiant et fascinant, via la 3D, force le respect.

La suite, La revanche de la Créature, produite l’année d’après, est également tournée en 3D, histoire d’exploiter une nouvelle fois le format, qui disparait ensuite pendant quelques années. En effet, ces quelques grands films de 1954 marquent également le déclin du procédé, et Arnold se tourne vers d’autres horizons.

 

photoUne revanche très vaseuse

 

QUAND Y’EN A PLUS…

Aujourd’hui, on se souvient souvent de ces films comme des exceptions mercantiles, des attractions de foire améliorées. Pourtant, la quantité de productions tournées en 3D à l’époque est conséquente, et surtout certains cinéastes s’en sont servis avec une modernité et une intelligence qui feraient rougir beaucoup de blockbusters contemporains. L’Étrange créature du lac noir enterre une bonne partie des superproductions converties à l’arrache dans l’espoir d’attirer les amateurs de technologie des années 2010.

Mais la période est occultée par les deux dernières grosses ères de la 3D. La première a commencé dans les années 1970 et a explosé dans les années 1980, parfois avec des films d’horreur. On s’en souvient, car beaucoup de franchises célèbres de l’époque sont passées par la case relief, souvent pour le 3e épisode, histoire de jouer sur le titre. Les Dents de la Mer, Vendredi 13 (titré Meurtres en 3 dimensions le temps d'un épisode chez nous), Amityville et autres Emmanuelle (oui, oui) sont des exemples marquants.

 

photoJaws 3D et ses incrustations particulières

 

La deuxième est connue de tous, et elle perd son souffle actuellement, usée par un public lassé des post-conversions foirées et des lunettes, que beaucoup supportent de moins en moins. C’est triste, puisqu’en dehors des masterclass techniques comme Avatar ou Gravity, c’était l’occasion de redécouvrir des restaurations sublimes en Blu-ray 3D, comme L’Étrange créature du lac noir.

Désormais, il est impossible d’acheter une télévision 3D neuve, et la vidéo en relief disparait peu à peu en conséquence, enterrant une plongée sans filtre dans l’univers d’artistes voyant la technique comme un instrument supplémentaire de mise en scène. Les premiers films d’Arnold seront désormais plats, au grand dam des derniers défenseurs du format (Le festival de la bonne 3D au Club de l’étoile à Paris vaut le coup) et des cinéphiles pas allergiques aux lunettes. Il n’y a plus qu’à espérer que se développe enfin la fameuse 3D sans lunettes, doux rêve qui pourrait faire triompher à nouveau les monstres de la profondeur de champ.

 

Photo Avatar 3Le nouveau sauveur de la 3D ?

commentaires

OC
09/09/2020 à 22:23

Le cinéma en relief est plus ancien que cela: il y a entre dix et vingt ans, Serge Bromberg avait montré un fragment de film en relief tourné par Georges Méliès au début du siècle dernier: il avait utilisé deux caméras placées côte à côte, l'une pour un film à exporter en Amérique, l'autre pour un film à montrer en Europe: en fait, comme Monsieur Jourdain parlait en prose sans le savoir, Georges Méliès faisait de la stéréo sans le savoir. Serge Bromberg avait reconstitué le film double et l'avait projeté en relief.

Rectif
07/09/2020 à 22:58

Effectivement, l'usage de la 3D par Jack Arnold donne la leçon à tous les faiseurs modernes. Quelques rectifications tout de même : Arnold a réalisé Le Crime de la semaine (The Glass Web, 1953) entre Le Meteore de la nuit (1953, 1er film 3D produit par Universal) et L'Etrange Créature du Lac Noir (1954). Par ailleurs, Kay Lawrence n'est pas le nom de l'actrice mais de son personnage dans le film, l'actrice étant bien sûr Julia Adams. Quand Universal produit L'Etrange créature du lac noir, le succès de ses "monstres" est loin derrière lui, et c'est justement le film d'Arnold qui contribuera à sauver le studio de la faillite.
Enfin, pour répondre au commentaire de Jtlancer, non, Le Pensionnat des petites salopes de Pierre B. Reinhard (1982) est certes le 1er porno 3D français, mais pas le 1er porno 3D. Il y en eu dès les années 70, avec Ramrod (73) et The Stewardesses en 71 (le film en montage soft datant de 1969). Pour les curieuses et curieux, je ne saurais que trop vous conseiller le n°10 de la revue Chéribibi contenant un épais dossier sur L'Étrange créature du lac noir & Jack Arnold ainsi qu'un historique de la 3D dans le cinéma porno : https://www.cheribibi.net/les-numeros/sommaire-numero-10/

FredBreizh
26/08/2020 à 16:56

La photo Western avec L. Van Cleef est tirée de "How the West was won- La conquête de l'Ouest" (1962), pas des "Massacreurs du Kansas" (1953). Il s'agit d'une partie réalisée par Henry Hathaway ("Les rivières").

Jamel Binouze
24/08/2020 à 20:59

Je sais pas ce qui me met le plus en joie : un dossier sur un film que j'adore ou le souvenir d'un gag de Gaston qui a fait mon enfance mais auquel je n'avais pas repensé depuis peut-être 15 ans.

Kerf511
11/08/2020 à 08:56

Il faut réhabiliter Jack Arnold. Série B ou pas ses films ont marqués le cinéma.

La Classe Américaine
31/07/2020 à 12:18

Il ne faut surtout pas que James Cameron tombe sur cet article. Depuis Avatar, il prétend être l'inventeur de la 3D, quiconque depuis voudrait faire un film en 3D doit lui demander une permission, s'agenouiller devant lui, lui prêter allégeance, et lui baiser la main en signe se soumission.

ComprendsPas
29/07/2020 à 11:49

J'ai revu récemment ce film en Blu-Ray 3D en projection et j'avoue que c'est un des meilleurs titres en 3D que je possède !

Jtlancer
26/07/2020 à 13:21

Et à ne surtout ne pas oublier : la France peut s'enorgueillir d'être le pays qui a produit "Le Pensionnat des Petites Salopes", de Pierre B. Reinhard, seul exemple connu de film pornographique en 3D distribué en salles. Ça c'est la classe...

[)@r|{
23/07/2020 à 18:22

If you recall : "La fin de Freddy | l'ultime cauchemar". Un passage du film est en 3 D.
[Alice Cooper en père fouettard, c'est inoubliable !]

Ciao a tutti.

l'autre
23/07/2020 à 14:44

Excellent cet article ! J'ai toujours les lunettes made in "Dernière Séance" dans leur pochette !
C'est ma relique que j'aime sortir en fin de soirée pour me la raconter un peu...
Autre anecdote 3D : j'ai vu gamin au cinéma un film en 3D se nommant : "Western" ou "Comin At Ya" ou "la vengeance impitoyable" avec une certaine...Victoria Abril ! (pas un chef d'oeuvre...)

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