Bioshock Infinite : Critique coup de coeur

Aude Boutillon | 15 avril 2013
Aude Boutillon | 15 avril 2013

Parfois, la découverte d'une œuvre et de son immensité est telle qu'elle en échappe à une analyse cadrée et raisonnée. Parfois, un jeu vidéo transcende à ce point son média qu'il en devient impensable d'en faire un simple test. Parfois, le coup de cœur justifie uniquement la déclaration d'amour, la subjectivité assumée et la non-exhaustivité totale. Bioshock Infinite n'est pas de ces jeux résumables à une somme de critères de jouabilité, pas plus qu'il ne peut être abordé en termes de performances graphiques, de gameplay et de durée de vie.

Il est une expérience, une immersion dans un univers d'une bouleversante richesse, fruit d'une créativité alliée à une ambition intimiste et réflexive. Il est l'émouvante preuve que le jeu vidéo peut se parer d'un scénario extrêmement élaboré et de protagonistes à l'égard desquels l'empathie relève du jamais vu, sans lorgner pour autant du côté du septième art ni faire de ses personnages les reproductions parfaites d'acteurs de chair et d'os. Il est, enfin, la manifestation d'une réinvention maligne et audacieuse d'un univers jusque-là sous-marin et pourtant unanimement porté aux nues, et qui, jusque dans son dénouement, ne trahit jamais ses aînés, et en déroule l'héritage avec une parfaite cohérence.

 

 

A l'occasion de la présentation du jeu en France, son concepteur Ken Levine avait souligné une ambition portée sur l'investissement d'un joueur trop souvent maintenu  à distance d'une histoire dont il n'est généralement que le spectateur. Conscient des immenses potentialités offertes par le jeu vidéo en termes d'immersion, le studio Irrational Games a effectivement déployé des efforts considérables pour créer une connexion indéchirable entre le joueur et l'avatar qu'il incarne. Cette implication, qui s'étendra bien au-delà du terme du jeu, s'exprime par un ensemble de mécaniques articulées avec toute la justesse et la minutie que le studio avait démontrées pour le premier épisode de Bioshock. Elle passe d'abord par l'exploration d'une cité utopique suspendue dans les airs et dans le temps, gigantesque fête foraine d'une indécente beauté plastique, aussi lumineuse que ses fondations sont d'une amère noirceur, progressivement dévoilées par un vernis écaillé. 

 

 

Comme au sein de Rapture, société sous-marine autarcique, l'espace est ici un vecteur de la narration, à la fois témoin du présent et reflet mensonger d'un passé manipulé et biaisé. Gigantesque, travaillé dans ses moindres détails, il se fait socle d'une histoire omnipotente, qui trouve ses manifestations dans chaque dialogue glané au coin d'une rue, chaque affiche, et chaque voxophone, ces enregistrements sonores dont la quête cesse d'être accessoire pour faire partie intégrante de la narration. Columbia est la manifestation d'idéologies gangrénées, et le résultat de la manipulation (absolument inédite sous cette forme) de figures historiques et de courants dogmatiques, religieux et protestataires bien connus, mais habilement détournés par le prisme de l'uchronie. Le rétro-futurisme de la cité est baigné de cette familiarité teintée de science-fiction, devant laquelle le joueur aura tout le loisir de s'ébahir, en progressant à son rythme, collectant ça et là des pièces du puzzle que constitue l'immense machinerie Bioshock Infinite. Le jeu prend effectivement son temps : Booker DeWitt, cet ancien soldat traumatisé invité à dérober à Columbia une jeune fille pour « effacer sa dette », doit impérativement s'imprégner de la folie, dissimulée sous un grotesque vernis d'opulence, d'une ville aérienne ayant érigé un bigot en Prophète tout-puissant, avant de pénétrer enfin le cœur de sa propre aventure (et celle du joueur) : kidnapper (sauver ?) la jeune fille.

 

 

Cette fille, c'est Elizabeth, le point d'orgue de Bioshock Infinite et l'incarnation de l'investissement croissant du joueur, construit au fil des interactions, dialogues et confessions. D'abord, loin de constituer un simple side-kick fragile plus encombrant qu'autre chose, la jeune femme sera d'une aide précieuse pour le déroulement de la partie, parfois critique en phases de combats, invitant régulièrement à repenser sa stratégie pour réceptionner les aides d'urgence dégotées par sa partenaire, et bénéficier de sa capacité à moduler l'espace-temps. Surtout, elle est un bijou d'intelligence artificielle, dont chaque interaction avec l'environnement paraît d'une fluidité confondante, et dont le moindre froncement de sourcil transpire l'émotion. Nulle surprise dans le fait qu'Elizabeth ait constitué un point central d'attention au fil du développement de Bioshock Infinite, tant l'empathie du joueur à son égard se posait comme une condition sine qua non à l'efficacité du tandem qu'elle forme avec DeWitt.

 

 

Et le verdict est sans appel : les liens progressivement tissés par ces deux-là sonnent toujours juste, et bouleversent par-delà la raison, la barrière du pixel s'effaçant pudiquement pour donner tout son sens à un dénouement déchirant : parce qu'il est d'une justesse folle, qu'il pose le point final à une aventure dont on souhaiterait qu'elle ne s'achève jamais, et qu'il conforte le sentiment d'avoir assisté à quelque chose de beau, de grand. D'imparfait, aussi, mais qu'importe ; la sincérité de l'entreprise désamorcera d'office toute espèce d'accusation d'escroquerie que cette fin, dont il serait criminel de dévoiler la moindre clef, pourra susciter.

 

 

Tout au long de son aventure, Bioshock Infinite n'aura eu de cesse de stimuler l'investissement du joueur, sollicitant sa curiosité, grignotant un peu plus la confortable distance qui le sépare d'une aventure imaginaire. C'est précisément dans ce point que se situe la force écrasante de Bioshock Infinite, et la source de sa puissance émotionnelle, qui explose dans un final d'une poésie et d'une humanité renversantes. Le propos politique est là, prégnant, parfois même hardi, bien que Ken Levine se refuse à toute prise de position farouche ; Columbia et son culte des Pères Fondateurs sont le berceau des pires dérives idéologiques de l'Histoire, mais la révolte de la Vox Populi, nourrie par une haine dévorante, renvoie également les insurgés à leur propre violence. Bioshock Infinite n'a pourtant rien de l'austère thèse historienne ou de la réflexion sur l'embrigadement de masse. Et tandis qu'on attendait un postulat final sur le totalitarisme, intelligemment amené par le biais de l'uchronie, c'est l'âme même du jeu qui se dévoile, avec un intimisme poignant, dans les yeux de son tragique personnage principal, et à travers lui, du joueur.

Ce jeu, qui érige le récit en échappatoire vital et renvoie le joueur à sa propre conception de la vérité, somme toute bien précaire. Bien sûr, la science, la foi et la philosophie sont là, en toiles de fond théoriques, mais le cœur de Bioshock Infinite est ailleurs, dans un questionnement bien plus personnel et délicat. Il se trouve dans l'aboutissement émotionnel d'une combinaison : celle de la construction méthodique, mais en aucun cas mécanique, d'une identification poussée, et du refus catégorique du storytelling comme unique fin du jeu vidéo. L'ambition est belle, l'expérience est étourdissante ; la date, elle, est gravée.

 

 

 

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