Watch Dogs : jeu de l'été ou vaste blague ?

Geoffrey Crété | 15 juillet 2014
Geoffrey Crété | 15 juillet 2014

Poussé par une promo spectaculaire, et donc une presse très positive, Watch Dogs a sans surprise marqué des records de vente pour le studio Ubisoft avec plus de 4 millions d'exemplaires écoulés en une semaine. Quelques semaines après sa sortie, le temps d'avoir digéré le buzz, la vraie question se pose : le concurrent de GTA est-il un bon jeu, ou un simple phénomène d'été ?

Chicago, 2014. Trente ans après 1984. Une coïncidence pas fortuite pour cette métropole tentaculaire, cernée d'eau pour mieux transporter l'électricité fasciste qui y règne en maître. Les télécrans de George Orwell ont pris l'apparence de caméras de surveillance, téléphones portables, webcams ou hélicoptères, infiltrés dans l'ADN du citoyen modèle. Big Brother, lui, a migré depuis ses moustaches jusqu'aux centres ctOS (City's Central Operating System) disséminés à travers la ville comme des gardiens virtuels, omniscients, omnipotents, mais pas impénétrables.

C'est dans cette espace urbain de hacker, entre les cartes SIM et les antennes qui dominent le paysage, que Watch Dogs existe : vider le compte en banque d'un piéton, brouiller les communications d'un ennemi, pénétrer le réseau de surveillance d'un immeuble, activer une alarme pour détourner l'attention, faire exploser les canalisations pour bloquer une avenue, bloquer la police derrière un pont, telles sont les armes du héros, muni de son téléphone et sa casquette pour hanter les rues d'un cité 2.0.

 

 

L'argument est simple : un hacker du nom d'Aiden Pearce cherche à venger la mort de sa nièce, tuée dans un accident de voiture commandité par des gens haut placés qui n'ont pas apprécié son dernier casse informatique dans une banque. Une mission qui l'amènera à ne découvrir que des mensonges, des rois corrompus et une ville rongée par la perfidie et la cupidité. Rien de bien neuf sous le soleil vidéoludique donc, d'autant que Watch Dogs n'emprunte que des images rebattues : l'un des hacker aime l'alcool, porte des dreadlocks et code dans un garage, tandis que l'autre, derrière sa silhouette anorexique et ses tatouages, ressemble à une cousine de Lisbeth Salander version Fincher. Même chose du côté de Pearce : s'il ne répond pas, avec ses traits durs, à l'affreux appel du beau héros hollywoodien, il n'en reste pas moins sommaire, simple vecteur des missions aux conflits certes efficaces, mais bien peu spectaculaires au vu des ambitions titanesques d'Ubisoft.

Car là réside la grande faiblesse du titre : sa dimension iconique prônée depuis des mois par la branche québécoise du studio, en contraste évident avec sa nature bien sage. Pas que Watch Dogs manque d'idées, de tranches de fun et de montées d'adrénaline : l'aventure, avec une bonne quinzaine d'heures, offre un large panel de missions, principales ou secondaires, explosives ou précises, étalées dans les rues d'une large ville. Il y aura donc de quoi rassasier chaque gamer, qu'il cherche des courses poursuites endiablées pour échapper à une armée de policiers, des fusillades sanglantes pour faire tomber un gang de malfrats, de l'infiltration pour amener un allié vers la sortie grâce aux caméras de surveillance, de l'enquête à base de messages audio à rassembler, sans compter la possibilité d'exploser les scores de mini-jeux à l'intérieur de la ville - du poker à la machine à sous, de la réalité augmentée hystérique aux pièces d'or à la Mario à récupérer dans une zone. Sans parler de la variété des échecs : être repéré, être semé, effrayer des invités, ou encore ne pas suffisamment tenir l'alcool pour viser les touches à l'écran.

Mais après une poignée d'heures passées à écumer les rues de Chicago en quête d'une personne ou information marquée par une cible jaune, Watch Dogs montre son vrai visage : séduisant et charmeur, très agréable même dans ses pics d'action, mais désespérémentt attendu et rébarbatif. Une partie du public a attaqué l'infériorité numérique des véhicules et armes, en comparaison avec d'autres titres de la même famille, mais la vérité est plus triviale encore : Watch Dogs manque de surprises, d'excentricité, de vitalité, de souffle. Passé l'excitation du piratage, qui anime les premières heures, l'aventure se résume bien vite à pénétrer une zone, hacker un ordinateur puis s'enfuir, avec le choix de l'attitude à adopter - brute épaisse ou fin stratège. Il faudra par ailleurs lever les mêmes protections métalliques, activer les mêmes barrières, faire exploser les mêmes compteurs électriques et infiltrer les mêmes caméras à chaque nouvelle phase d'infiltration, et donc user des mêmes stratégies.

  

D'où un sentiment de liberté, défendu par les concepteurs, qui se retrouve malmené au fil des chapitres, la faute à un manque cruel d'interactivité avec la ville et la vie : impossible d'entrer dans un bâtiment s'il n'est pas nécessaire à l'intrigue, d'interagir avec les passants hormis les entendre se plaindre s'ils sont bousculés, ou de marquer son passage dans le marbre urbain - un arbre est indestructible, mais chaque feu rouge anéanti repoussera comme par magie. Même chose pour l'immersion, limitée par un gameplay un peu rigide et une déambulation irréelle, qui rappelle sans cesse que nous sommes le héros d'un jeu lorsque les voitures et les métros freinent pour nous épargner. Quant au choix d'utiliser ses pouvoirs pour aider ou nuire aux habitants, à la manière des Infamous, il se révèle bien vite limité, avec comme principale conséquence que le citoyen se laissera déposséder de sa voiture plus facilement si vous en avez sauvé un autre dans une ruelle. Reste que la ville en elle-même ne manque pas de possibilités, des quartiers résidentiels aux gratte-ciels en passant par la banlieue perchée dans les collines et la zone industrielle désaffectée.

Côté scénario, il faudra aller dans le détail pour apprécier cette banale histoire de vengeance, de mafieux et politiques véreux, rythmée comme un triste film hollywoodien. On appréciera donc que Watch Dogs détourne la figure du père ou du mari vigilante pour aller sur le territoire moins cliché de l'oncle, frère et homme de famille. Même chose pour l'incontournable rôle de la demoiselle en détresse, scindé entre sa sœur et la hackeuse Clara Lille, à laquelle sera épargnée la romance redoutée à sa première apparition. L'intrigue s'articule par ailleurs autour de nombreux moments remarquables, soulignés par de bons thèmes musicaux, parmi lesquels une phase jouissive de défense d'un hangar de hacker protégé par des robots géants à activer selon son envie. A ce titre, la dernière ligne droite du jeu, sous ses airs de climax hollywoodien, répondra à toutes les attentes avec une course effrénée à travers la ville à la recherche de trois sites, tandis qu'un hacker ennemi brouille nos fidèles signaux et lance la police à nos trousses.

Il y a ça et là de belles idées, à l'image de ces flashbacks pixélisés à la Minority Report qui permettent de définir un héros informatisé de manière maladive, qui traite sa mémoire comme un disque dur, mais Watch Dogs ne fait pas dans le détail : il propose un spectacle bourrin, pensé dans les grandes largeurs pour emporter l'adhésion et noyer l'esprit du gamer sous une avalanche d'effets. D'autant que le jeu souffre de quantité de bugs de collision, et d'un systsème de sauvegarde frustrant qui fait disparaître les véhicules déplacés à chaque mort.

 

 

Dans tous les cas, il y a l'impression globale, tenace d'avoir à faire à une franchise en puissance, conçue par Ubisoft (Far Cry, Assassin's Creed) pour concurrencer le colosse GTA - avec un semblant de cervelle en plus. La comparaison a été maintes fois lancée, à raison. Avec l'outil de piratage qui offre virtuellement des possibilités infinies pour justifier plusieurs suites, Watch Dogs s'impose comme un acteur incontournable de la scène du jeu vidéo des prochaines années. L'épilogue, sous forme de publicité pour un OS 2.0 qui gangrène le monde, ainsi que la montée en puissance de DeadSec, désormais « invincibles et en guerre », et la révélation de l'identité de Pearce dans les médias, place sans mal les briques d'un deuxième épisode. Là encore, aucune surprise, mais l'assurance que Pearce reviendra bien vite se rendre justice avec une ribambelle de nouveaux gadgets.

Watch Dogs mise sur le plaisir instantané de pirater le péquin, piéger le poulet et péter du bitume. Passé cette excitation des premières heures, la nouvelle création des studios Ubisoft se révèle bien classique et répétitive, nouvelle victime d'une facheuse tendance des jeux vidéos à coller aux schémas des blockbusters hollywoodiens. Restent de nombreuses phases d'infiltration excitantes et de beaux morceaux de bravoure, suffisamment bien enveloppés pour rendre l'aventure fort agréable.

 

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