Ajin : Le renouveau du manga d'horreur ?

Christophe Foltzer | 29 novembre 2017
Christophe Foltzer | 29 novembre 2017

Avec l’explosion du manga sur la scène internationale dans les années 2000 (même si chez nous, c’était populaire depuis les années 80) et la suprématie de la culture geek dans l’industrie du divertissement, nous assistons à l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs, qui a grandi et intégré les différents codes du genre pour mieux les détourner et les faire évoluer. Et parmi cette flopée d’œuvres percutantes et audacieuses, il y a le manga Ajin.

Prépublié pour la première fois dans le magazine Good ! Afternoon de l’éditeur Kodansha le 6 juillet 2012, Ajin est au départ l’œuvre de deux auteurs, le scénariste Tsuina Miura et le dessinateur Gamon Sakurai. Fait étonnant, Miura quittera la série dès la fin du premier tome pour se consacrer à une œuvre plus personnelle, tout aussi ambitieuse et réussie, Sky High Survival. Le manga Ajin, toujours en cours de publication, en est déjà à son dixième tome et n’a cessé de gagner en popularité depuis sa parution, générant une multitude de produits dérivés et s’imposant d’emblée comme l’un des grands mangas d’horreur du début de ce XXe siècle.

 

Photo AjinAJIN © Gamon Sakurai / Kodansha Ltd.

 

MONSTER BOY

Pourtant, si l’on prend son pitch de départ, Ajin n’a rien de profondément nouveau ou d’innovant, dans un genre à la croisée des super-héros et des grosses histoires qui font peur. Depuis 17 ans, une nouvelle espèce est apparue, les Ajin, des immorteils plus vraiment des hommes et dont on ne sait a priori rien. 46 seraient répertoriés dans le monde, dont 2 au Japon. Face à ce bouleversement, les gouvernements du monde entier ont entrepris de les étudier pour déterminer si, oui ou non, ils constituent une menace pour l’humanité. L’arrivée des Ajin n’a cependant eu aucune répercussion sur la société, les gens intégrant simplement cette nouvelle donnée en compte dans leur mode de vie quotidien.

Kei Nagai a 17 ans et se destine à être un brillant chercheur. Bête d’études, il vise l’excellence et ne laisse aucune place au hasard. Néanmoins, il se trouve quand même assez intrigué par cette histoire d’Ajin, ainsi que par le discours officiel de rigueur les concernant. Un jour, un peu tête en l’air, il traverse une rue et… passe sous un camion devant ses amis horrifiés. Quelques secondes plus tard, il se relève, son corps se reconstitue et la terrible vérité s’impose à tous : il est lui aussi un Ajin. Immédiatement, une véritable chasse à l’homme commence pour le capturer et le remettre aux autorités, des rumeurs stipulant même qu’une forte récompense attend les heureux chasseurs.

En fuite, Kei n’a plus qu’une solution : appeler à l’aide Kaito, son ami d’enfance qu’il a cependant envoyé balader quelques années plus tôt sur ordre de sa mère. Les deux amis prennent la route pour échapper aux autorités mais Kei fausse compagnie à son ami peu après, pour le protéger. Après une rapide réflexion, il en déduit que d’autres Ajin doivent vivre cachés dans la société. Il se met donc en tête de les retrouver pour s’en sortir, et aussi comprendre ce qu’il est devenu.

 

Photo AjinAJIN © Gamon Sakurai / Kodansha Ltd.

 

ÊTRE ET PARAÎTRE

À la lumière de ce résumé volontairement succinct et qui ne relate qu’une partie du premier volume, l’amateur se sent déjà en terrain connu et pense pouvoir anticiper les divers retournements scénaristiques. Seulement, rien ne se passera comme prévu. C’est là la première des qualités de ce manga qui nous saute au visage dès le départ : Ajin est un récit haletant et totalement imprévisible dans sa construction. Dès que le lecteur se sent en position de confort, les auteurs explosent les règles de leur histoire et opèrent des virages à 180° qui en relancent constamment l’intérêt. Que l’on pense avoir affaire à une simple course-poursuite et Kei bifurque sur une quête personnelle. Que l’on émette l’hypothèse que les Ajin en liberté ourdissent une révolte et voici qu’ils trahissent notre personnage principal pour leur bien exclusif. Rien n’est attendu, tout peut arriver et le manga ne se prive jamais d’en faire l’un des pivots de sa dramaturgie. Cette démarche se révèle assez délicate car elle impose un rythme effréné qui pourrait perdre le spectateur et qui serait vécu comme suicidaire. Fort heureusement, les personnages concernés sont suffisamment solides pour nous tenir en haleine et maintenir la cohérence globale.

Et c’est évidemment ce qui se passe puisque Ajin convoque une galerie de personnages aux multiples facettes, passionnants de bout en bout, usant et abusant de faux semblants et dont les motivations ne sont jamais celles auxquelles on pense. Kei, évidemment, qui se révèle très rapidement n’être en rien l’adolescent fragile et sensible que l’on pressentait, mais aussi Sato et Tanaka, les deux Ajin qui le recueillent, bien plus troubles qu’il n’y paraît de prime abord. Notons également les deux agents du ministère de la Santé, Tosaki et Shimomura, présentés comme les antagonistes incontournables de toute histoire de course-poursuite, mais dont les motivations se révèlent bien plus nuancées. On a encore du mal à saisir comment cet équilibre fragile entre continuité dramatique et jeu de dupes constant parvient à fonctionner, mais il faut se rendre à l’évidence, c’est bel et bien le cas. Et l’effet est saisissant.

 

Photo AjinAJIN © Gamon Sakurai / Kodansha Ltd.

 

DOUBLE JE

Si Ajin parvient autant à passionner, c’est parce qu’il n’oublie jamais son sujet de départ. On le sait, les grands récits ne sont que des métaphores pointues de nos civilisations et, de ce point de vue, le manga est encore une éclatante réussite. Y sont abordés l’identité de chacun face au consensus moral imposé par une vie en société, ou encore la course à la performance dans un monde déshumanisé, qui ne laisse aucune chance dès que l’on montre le moindre signe de faiblesse. On y découvre aussi l’individualisme et l’égoïsme inhérents à nos modes de vie actuels, où seul prévaut notre propre intérêt et tous les moyens d’y parvenir.

Une des autres grandes qualités de l’histoire est de refuser tout manichéisme. Là encore, outre le discours profondément social et philosophique distillé (sans jamais s’ériger en leçon de morale), Ajin dépeint des êtres en proie à eux-mêmes, rongés par leurs envies, pulsions et objectifs, contraints de laisser tomber le masque parce qu’ils ne peuvent plus contenir ce qu’il y a de monstrueux en eux.

L’idée géniale du récit est de généraliser ce postulat à tous ses personnages. Personne, et on dit bien personne, n’est “gentil” ou “méchant” dans Ajin, il n’y a pas d’emphase autour d’un même objectif noble, de combat contre un ennemi commun ou un idéal supérieur qui fédérerait et règlerait tous les problèmes. Qu’ils soient normaux ou Ajin, les personnages restent avant tout des hommes, exemples parfaits de l’expression “l’homme est un loup pour l’homme”. Ce qui, dans le fond, rendrait le récit extrêmement noir et déprimant s’il n’était pas autant justifié et au service d’une histoire de plus grande ampleur. L'un des autres points forts se situe évidemment au niveau de l’explication du phénomène Ajin. Et c’est un vrai bol d’air que de croiser des personnages en perpétuel questionnement vis-à-vis de leur nature profonde, leurs agissements et leurs capacités car, dans le monde d’Ajin, personne ne comprend rien à ce qui se passe au fond. Et c’est suffisamment rare actuellement pour être souligné.

 

Phot Ajin Tome 10AJIN © Gamon Sakurai / Kodansha Ltd.

 

Si nous avons beaucoup parlé du fond, parlons à présent de la forme d’Ajin. Dès ses premiers chapitres, le manga surprend avec un sens du cadrage audacieux et une direction artistique à priori conformiste mais en réalité très inspirée. En effet, les différents personnages reprennent la plupart du temps les codes en vigueur dans le shônen (pour ados masculins) mais comme il s’agit d’un seinen (pour adultes) Ajin ne va pas tarder à les pervertir. Un ancrage visuel prompt à attirer tous les publics pour ensuite les emmener dans une direction inconnue. Si quelques planches paraissent brouillonnes, rien n’est en réalité laissé au hasard et, si c’est fouillis, c’est voulu.

Quant aux scènes d’action, particulièrement percutantes et efficaces dans leur rythme et leur mise en scène (et le manga démarre sur les chapeaux de roue), et aux nombreux moments horrifiques, ils gagnent en dynamisme et en expressivité grâce à une utilisation judicieuse du dessin encré et de l’imagerie par ordinateur (les fameux “fantômes noirs”). Volume, texture, violence et crudité se mélangent alors pour un effet maximum garanti. Il est d’ailleurs intéressant de constater que la charte graphique, le trait strict et tendu du dessin et l’ambiance qui s’en dégage rappellent énormément cette période du manga adulte des années 80, lorsque Katsuhiro Otomo et Masamune Shirow opéraient une véritable révolution avec respectivement Akira et Appleseed.

 

Ajin est donc un récit extrêmement surprenant, haletant et passionnant, profond dans ce qu’il raconte et ultra-efficace dans la façon dont il le raconte. Violent, sombre, dépressif, il installe une mythologie qui distille ses explications au compte-gouttes pour notre plus grand bonheur. Fans d’horreur et de super-pouvoirs lassés des Marvel, DC et autres produits inoffensifs, ruez-vous sur le manga Ajin, vous ne le regretterez pas.

 

Phot Ajin Tome 1AJIN © Gamon Sakurai / Kodansha Ltd.

commentaires

iroy
03/12/2017 à 12:34

@ecranlarge

Meme si les films restent la thème majeur de ce site, envisagez vous de faire quelques critiques sur des animés ? un peu comme ce que vous faites avec les series , merci.

Alyon
30/11/2017 à 14:35

Juste pour préciser les choses il est ici question du manga et non de l'anime ...

rataratar
29/11/2017 à 23:58

Le seul probléme d'ajin cest son animation horrible digne d'un code lyoko c'est degeulass et c'est dommage car tout le reste fonctionne

Otaka-Sensei
29/11/2017 à 21:22

Yeees Ajin !! Je l'ai vu il y a assez longtemps et c'était tellement génial !! (À par l'animation 3D bruh( même si je m'étais habituée) Il faut faire parler de ce manga car il vaut vraiment le détour ????????????
En attente d'une saison 3 ??? ????????????

Lorian
29/11/2017 à 19:42

Merci pour la découverte, je mets ça de côté !

Si vous pouviez également (re)mettre en lumière le manga Parasyte (qui a été adapté en anime y'a 2/3 ans) que j'ai littéralement "dévoré" qui permettra d'éduquer un peu la populace sur la maturité que ce media à offrir, car il touche différents thèmes assez sérieux qui agissent en parabole, le reflet de nos actes, notamment un qui est mis en scène chaque jour dans ce monde en perdition qui est l'anthropocentrisme...

Hasgarn
29/11/2017 à 13:23

Merci, j'y vais de suite.

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