Gros plan sur Le Signe des Rêves : le nouveau manga de Naoki Urasawa, auteur de Monster et 20th Century Boys

Christophe Foltzer | 11 octobre 2018 - MAJ : 11/10/2018 16:33
Christophe Foltzer | 11 octobre 2018 - MAJ : 11/10/2018 16:33

Naoki Urasawa n'a plus rien à prouver à personne. En quasiment 30 ans de carrière, il en a aligné les succès et les chefs-d'oeuvre. Raison de plus pour dévorer son dernier opus, Le Signe des Rêves, et constater que l'âge n'attaque en rien son esprit frondeur.

 

SI LE LOUVRE M'ÉTAIT CONTÉ

A l'origine du Signe des Rêves, il y a deux mondes qui n'étaient, à priori, pas faits pour se rencontrer et la volonté d'un homme, Fabrice Douar. C'est dans sa volonté de hisser la bande-dessinée au rang d'art majeur que le directeur éditorial du musée et responsable éditorial de la collection Le Louvre - Futuropolis, contacte différents auteurs internationaux pour qu'ils réalisent chacun un album se situant au sein du Louvre. L'entreprise fonctionne, au-delà des espérances, puisque le regretté Jiro Taniguchi lui consacre une histoire, tout comme Enki Bilal par exemple.

Puis vint le tour en 2014 de Naoki Urasawa, auteur des géniaux Monster20th Century Boys et Pluto. Sauf que voilà, en pleine publication de sa nouvelle série Billy Bat, l'auteur ne peut pas accepter. Pas grave, le Louvre attendra le temps qu'il faut. C'est donc en 2016 que la proposition revient sur le tapis et Urasawa, libéré de ses obligations éditoriales est enfin en mesure de l'accepter mais, comme c'est souvent le cas avec lui, il ne le fera pas comme on s'y attendait.

 

photo signe des rêvesUn Institut Français très étrange

© URASAWA Naoki - N Wood Studio avec Fujio Pro/ Futuropolis – Musée du Louvre éditions, 2018

 

Si une partie de l'histoire se déroule effectivement à Paris et au Louvre, le lecteur se surprendra à la voir débuter au Japon, à nous présenter plusieurs personnages dont on voit mal comment ils pourront visiter le célèbre musée pour y vivre une aventure. En l'occurrence Kamoda San, fabricant de sandales qui décide de frauder le fisc pour devenir riche. Evidemment, il se fait choper, est ruiné, décide de se lancer dans la production de masques à l'effigie d'une candidate à l'élection présidentielle américaine mais ça tourne court.

Acculé, sans le sou, plaqué par sa femme et commençant à avoir des pensées suicidaires, il trouve avec sa fille Kasumi, un étrange message qui le conduit à un mystérieux Institut Français, tenu par le non moins étrange Directeur. Ce dernier lui demande d'aller subtiliser un tableau de Vermeer au Louvre en échange de la réalisation de ses rêves. Bref, nous sommes très loin de ce que l'on pouvait attendre d'une telle collaboration.

 

photo signe des rêvesUn Directeur tout aussi énigmatique

© URASAWA Naoki - N Wood Studio avec Fujio Pro/ Futuropolis – Musée du Louvre éditions, 2018

 

SHEEY !

En partant de ce postulat en droite lignée du reste de son oeuvre, Naoki Urasawa crée une histoire courte (en deux tomes), plutôt passionnante mais qui risque de déstabiliser beaucoup de monde. Notamment en France, parce qu'elle convoque une importante référence culturelle japonaise totalement inconnue chez nous. En effet, l'un des personnages centraux du Signe des Rêves n'appartient pas au monde de l'auteur, qui l'a puisé dans un manga culte des années 60 : Osomatsu-kun du grand Fujio Akatsuka, dont le "reboot" en animé cartonne depuis 2 ans au Japon.

Dans ce manga comique célèbre, il existe un personnage du nom d'Iyami. Un dandy bien escroc sur les bords, très raffiné et passionné par la culture française. C'est ce personnage qui est le déclencheur du Signe des Rêves. C'est lui qui occupe le poste de directeur de l'Institut Français, qui lance nos héros sur la piste du tableau de Vermeer à travers un récit des plus mystérieux convoquant à la fois François Mitterrand, Sylvie Vartan et l'inspecteur Juve (les fans de Fantomas sourient instantanément).

 

photo IyamiLe vrai Iyami dans la nouvelle série Osomatsu-kun

 

Loin d'être un simple truc de scénario doublé d'un hommage à une figure historique de la culture japonaise, Naoki Urasawa en fait le coeur-même de son récit puisque ce personnage louche et ambigü représente à lui seul une véritable note d'intention. A l'image d'Iyami dont on ne sait jamais s'il dit la vérité ou non, Le Signe des Rêves se vit comme un conte moderne optimiste aux contours faussement naïfs qui mobilisera toute la suspension d'incrédulité de son lecteur.

En effet, au premier niveau de lecture, le récit semble décousu, totalement grossier et bien peu crédible. Pourtant, c'est tout l'intérêt de cette histoire. Dans une performance créatrice assez renversante, Naoki Urasawa vient rapidement à bout de nos barrières sceptiques et rationalistes pour nous faire accepter totalement son univers bien barré où tout semble connecté, se répondre, voire dialoguer à travers l'espace et le temps.

 

photo signe des rêvesUn père et sa fille aux abois

© URASAWA Naoki - N Wood Studio avec Fujio Pro/ Futuropolis – Musée du Louvre éditions, 2018

 

 

PAR-DELA LES RÊVES

Parce qu'il s'agit bien là de la plus grande force du Signe des Rêves. Nous plonger dans une poursuite du bonheur désenchantée, à l'image du monde moderne, qui doit, par l'épreuve, retrouver une certaine naïveté pour s'accomplir. Mais Urasawa ne se refait pas et on y retrouve également ses thématiques habituelles : le complot mondial (avec la nouvelle présidente des Etats-Unis, sosie féminin de Donald Trump), le trafic d'oeuvres d'art, la situation économique compliquée du Japon actuel et la mainmise des usuriers sur la partie la plus pauvre de la population, tout autant que notre propre rapport au bonheur matérialiste.

 

photo signe des rêvesChacun son rêve

© URASAWA Naoki - N Wood Studio avec Fujio Pro/ Futuropolis – Musée du Louvre éditions, 2018

 

C'est donc en pervertissant l'offre de départ, que Naoki Urasawa parvient à livrer sa commande sans pour autant trahir son art ainsi que la proposition. Cela nous donne un très curieux jeu de miroirs, entre une France fantasmée à l'image de l'idée que s'en font la plupart des japonais, et une culture nippone méconnue du grand public étranger qui devient donc l'âme du récit.

En fait, en procédant de la sorte, l'auteur remplit totalement son contrat : marier deux univers à priori antinomiques et prouver la richesse culturelle de deux pays, qu'il s'agisse de tableaux de maître ou de bande-dessinée populaire. Il crée ainsi un entre-deux fascinant qui surprend les deux partis et permet d'en apprendre un peu plus sur l'autre.

Que dire sinon que le résultat dépasse nos espérances et nos réticences de départ et transforme Le Signe des Rêves en un manga que l'on vous recommande vivement, pour la curiosité, pour la culture, pour l'amour de l'art tout simplement.

 

photo signe des rêves© URASAWA Naoki - N Wood Studio avec Fujio Pro/ Futuropolis – Musée du Louvre éditions, 2018

commentaires

MystereK
13/10/2018 à 09:13

J'adore ces manga et ces critiques sur les fins ou le rythme, etc... sont des visions d'occidentaux. C'est cette diversité et cetta façon d'écrire des histoires avec leur sensibilité qui rend ces manga génaiux et je les prends tel quel, à 150% sinon je ne lirai que de l'occidental si je ne me faisait pas surprendre positivement par une certaine naïveté japonaise ou sens du ridicule.

Kamitora
12/10/2018 à 14:30

@Arnaud :

complètement d'accord, c'est souvent le problème de pas mal de mangaka d'ailleurs : une espèce d'incapacité à tenir les promesses de la narration (même problème sur "I am a hero" par exemple) et une tendance à la fuite en avant qui débarque la plupart du temps sur un gros WTF.

Arnaud
12/10/2018 à 11:48

Un peu comme mes collegues du dessous
J'adore cet auteur et j'accroche vraiment a sa narration (que je trouve maitrisée) et ses histoires sont souvent prenantes
Mais je lui repproche quand meme ces fins, et parfois meme ses recits entiers, de ne pas avoir de sens ou d'etre tres mal raconté

Je mettrai en premier lieu 20th Century Boys (quelle fin decevante ...) et Billy Bat (y a meme pas de fin la ...).
je me suprenais d'ailleurs tout au long de la publication de Billy Bat a dire "je trouve ca super prenant et immersif, par contre je ne vois vraiment pas ou il veut aller avec son recit ...)
Meme Pluto etait vraiment prenant, mais sur la fin un peu decevant

j'ai quand meme acheté les "Le Signe Des reves" que j'ai pas encore lu, parce que je dois quand meme avouer que cet auteur, au final, m'apporte beaucoup plus de plaisir que de frustrations

Adam
12/10/2018 à 09:19

J'ai un gros souci avec Urasawa. Il raconte super bien les histoires. Je sens monter une impatience en moi quand j'enchaine les tomes. Je sent qu'un gros truc va arriver. Mais arrivé à la fin:
TOUT CA POUR CA! (Monster avec sa fin pompé sur un classique du cinema et 20th century boy avec l'identité secrete du dernier antagoniste)
quand ce n'est pas "IL SE FOUT DE MA GUEULE". Je suis désolé Constantine mais Pluto m'a laissé trés amer avec ces 2 ultimes pages ajouté uniquement pour dire "Eh oh il y a des questions auquels j'ai pas répondu"

Constantine
11/10/2018 à 20:26

Effectivement j’ai trouvé surprenant et hors sujet sur le moment que vous parliez de manga après si vous aimez ça pourquoi pas .vu le peu d’article bd/ manga/ comics je ne m’en était pas rendue compte ( sans cynisme) . Sur Urasawa je ne pense pas être dur Monster et surtout 20th century boy tirent vraiment sur la corde même si les. Dessins sont chouettes, la narration excellente et l’histoire générale plutôt bonne . Pluto est son titre maîtrisé de bout en bout et Billy bat est très ambitieux mais c’a fait menu best of avec quelques moments vraiment facile voire ridicule .

Geoffrey Crété - Rédaction
11/10/2018 à 18:18

@Constantine

Comme dit en-dessous, c'est dans l'ADN d'Ecran Large de parler de diverses formes d'art et de narration, au-delà du cinéma et des séries. On a même des rubriques en haut avec Jeux vidéos et Livre-BD. Rien de nouveau de ce côté donc.

On essaye de régulièrement parler d'oeuvres qu'on aime, qu'on a envie de soutenir et mettre en avant. Notamment quand on y trouve des propositions fortes, des artistes importants, et des formes de narration et des ambitions qui nous semblent parfaitement en adéquation avec la septième art.

Pour le reste, si le sujet est une différence d'opinion entre le rédacteur et vous, on a envie de dire, comme d'habitude : tant mieux, c'est sain, c'est bien, et on est toujours ravis d'échanger là-dessus. Christophe est actuellement en festival mais il ne manquera pas de répondre à son retour, si vous voulez discuter autour de Naoki Urasawa.

Copeau
11/10/2018 à 17:46

@Constantine
Bouah t'es dur !
Dur avec EcranLarge qui propose des articles sur le ciné, jeux-vidéos, BD depuis longtemps maintenant (rappelons que c'est quand même dans le titre de leur site "ecranlarge : cinéma, film, série, jeux-vidéos, etc.")
Dur avec Urasawa...certes ce n'est pas parfait...mais quelle oeuvre d'art est parfaite ? Monster et 20th century boys sont quand même excellents et bien au dessus de la moyenne quand même
@+

Constantine
11/10/2018 à 17:13

Très bien mais quel rapport avec la proposition éditoriale initiale de votre site ? Ça va sortir au cinéma ? De plus la critique est vraiment élégiaque envers Urasawa alors qu’on pourrait légitimement mettre en avant sa propension à laisser traîner ses différents récits et une régulière utilisation d’effet de narration ou de suspense vraiment grossiers .C’est un vrai génie de l’art séquentiel ( il maîtrise parfaitement sa mise en scène) mais ses manga sont loins d’être parfait

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