Years and Years : la tornade qui ringardise Black Mirror et donne des vertiges

Geoffrey Crété | 28 juin 2019 - MAJ : 08/07/2019 12:18
Geoffrey Crété | 28 juin 2019 - MAJ : 08/07/2019 12:18

Elle est sortie de nulle part pour apparaître sur les radars en quelques semaines : Years and Years, une mini-série de Russell T. Davies. Le créateur de Queer as Folk, qui a redonné vie à Doctor Who en 2005, s'est lancé dans une ambitieuse fresque : la vie d'une famille sur une quinzaine d'années, sur fond de chaos social et politique, et d'évolutions technologiques qui redéfinissent la société.

Six épisodes épiques, qui alternent entre l'intime et le spectaculaire, les larmes et les rires, avec Emma Thompson en politicienne qui plane sur la famille (interprétée par Russell ToveyJessica HynesRory KinnearRuth MadeleyT'Nia Miller, ou encore Anne Reid). Une série inattendue, féroce, percutante et déchirante, à ne pas manquer.

DOCTOR QUEER AND MISTER DAVIES

Years and Years ressemble à une surprise, mais c'est d'une certaine manière l'apothéose de la carrière de Russell T. Davies. Omniprésent dans le paysage de la télévision britannique depuis le début des années 90, il a plusieurs fois marqué les consciences. En 1999 d'abord, quand Queer as Folk est diffusé pour la première fois avec ses héros gay : le pays discute des droits LGBT au parlement et les réactions sont très divisées sur la série, qui n'a peur de rien. En 2005 ensuite, quand il est choisi pour relancer la machine Doctor Who, après avoir bataillé des années auprès de la BBC. Il remplit un contrat difficile qui relève du miracle : rendre hommage et moderniser une institution pour les Britanniques.

Depuis, il a tracé sa route, entre séries et miniséries, créant un univers autour du Docteur (TorchwoodThe Sarah Jane Adventures). Il est même passé à Hollywood, où il aurait refusé une série Star Wars. Particulièrement actif, il était producteur et scénariste de la minisérie A Very English Scandal avec Hugh Grant et Ben Whishaw, diffusée il y a un an.

  

 

En plus de marquer son grand retour aux manettes d'une série comme créateur (il était co-créateur de Wizards vs Aliens en 2012), Years and Years a quelque chose de l'œuvre-somme. Entre l'homosexualité, moteur émotionnel surpuissant dans l'histoire, et la vision d'un futur un peu moins fantaisiste (quoique, il y a un mini Cybermen dans un placard), Russell T. Davies réunit toutes ses forces dans une histoire romanesque folle.

Oubliez Black Mirror qui sombre depuis une saison ou deux. Oubliez House of Cards qui a creusé sa triste tombe jusqu'à la fin. Years and Years est le grand récit politique et d'anticipation de notre époque, celui qui regarde les yeux dans les yeux des lendemains (mal)heureux.

 

photo, Russell Tovey, T'Nia Miller, Anne ReidJusque là, tout va bien

 

DEMAIN NE MEURS JAMAIS  

Deuxième mandat de Donald Trump, Grexit, France bloquée, Espagne qui passe aux mains de l'extrême gauche... Effondrement des banques, réchauffement climatique, disparition de certains animaux et fruits, attentats... Quartier londonien réservé aux riches avec test bancaire à l'entrée, fake news puissance mille avec des politiciens recréés numériquement pour des vidéos virales, avancées vers le transhumanisme avec des téléphones intégrés...

Years and Years, ce n'est pas le futur : c'est le jour d'après. Derrière l'avenir de la famille Lyons, c'est celui de tous qui se joue, au fil des bonheurs et malheurs de la fratrie. C'est d'abord cette énergie folle qui happe. La série (réalisée par Simon Cellan Jones et Lisa Mulcahy) est comme une tornade, illustrée par ces montages fous, au rythme de la musique de Murray Gold. Voir défiler les années et les vies donne un sentiment de vertige sensationnel, comme un gigantesque coup d'accélérateur pour le récit et le cœur. Le rythme cardiaque s'accélère et chaque épisode laisse dans un état d'éveil fou.

C'est d'autant plus impressionnant que la minisérie de six épisodes alterne entre les échelles, passant du grandiose à l'intime, brassant le destin d'un continent en quelques instants avant de revenir parmi ses protagonistes. C'est un numéro d'équilibriste ambitieux, que Russell T. Davies remplit avec un talent parfois extraordinaire - en particulier sur les premiers épisodes.

 

photo, Rory KinnearDes images de chaos urbain très familières

 

LA VALSE D'UN PANTIN

En trame de fond, derrière les petits et grands drames des Lyons, il y a Vivienne Rook, incarnation des pires penchants de la politique moderne. Si le rôle de l'excellente Emma Thompson reste au second plan, il dessine toute la structure de la série, de son ascension à sa chute. Femme d'affaires débarquée sur la scène publique avec des propos provocateurs et une impertinence un peu trop familière en 2019, elle profite du chaos ambiant pour se frayer un chemin dans le système, comme un monstre de foire qui amuse, intrigue, et intéresse.

Ses apparitions et déclarations sur les écrans et les ondes, sa montée en puissance, inscrivent Years and Years dans une réalité très proche. Qu'elle dise "Fuck" à la télévision, conditionne le vote à un test de QI, se positionne en digne populiste du côté des citoyens en colère, joue avec la vérité et les failles du système, et encaisse les preuves de son ignorance sans même chuter dans les sondages, la place bien sûr sur l'échiquier politique comme une Trump au féminin. Le président américain ne cesse de servir les scénaristes contemporains, comme l'a encore prouvé The Twilight Zone, mais Vivienne Rook est un personnage fort et malin.

 

photo, Emma Thompson Vivienne Rook, ou comment un monstre monte au pouvoir 

 

Contrairement à 24 heures chrono avec la présidente Allison Taylor, longuement développée, Years and Years fait le pari de garder cette figure distante, presque irréelle. C'est un choix inspiré, qui permet à Russell T. Davies de raconter comment un monstre peut très simplement arriver au pouvoir, grâce à l'insouciance et le soutien amusé des citoyens.

La rencontre inattendue entre Rook et Stephen Lyons est alors une scène puissante. Le masque de clown laisse apparaître une pauvre femme, cynique et abattue, qui révèle en quelques mots la tombe qu'elle s'est elle-même creusée. Elle ne cessera de hanter les personnages, et notamment Edith dans les dernières scènes, tout simplement parce que la prochaine Vivienne Rook arrivera tôt ou tard.

 

photo, Lydia WestLa technologie : arme du gouvernement, à utiliser contre le gouvernement

 

CŒUR NOYÉ

Mais le discours politique et social de Years and Years n'écrase jamais les personnages. Au contraire : Daniel, Edith, Stephen, Rosie, leur grand-mère Muriel, et Celeste, Bethany et Viktor, sont le cœur de la série. Ils sont drôles, ridicules, étranges, héroïques, minables, touchants, bouleversants. De Queer as Folk à Cucumber en passant par Doctor Who, Russell T. Davies a toujours dessiné des personnages irrésistibles, dans les rires comme dans les larmes, avec une légèreté fantastique.

Years and Years l'illustre à la perfection, avec une famille merveilleusement caractérisée. L'humour piquant et l'énergie de Rosie, l'engagement féroce d'Edith, l'idéalisme de Daniel, la fragilité de Stephen qui explose au grand jour, ou encore le tempérament de feu de Celeste : difficile de résister à cette famille faussement normale, mais vraiment attachante.

Et parce qu'il traite l'homosexualité ou le handicap de certains personnages avec beaucoup de justesse, sans en faire un grand moteur de conflits, Russell T. Davies rappelle son intelligence. À ce titre, la grande histoire d'amour entre Daniel et Viktor est magnifique, portée par les excellents Russell Tovey (vu dans Looking) et Maxim Baldry. La fin de l'épisode 4 est comme un couteau planté dans le cœur. À l'échelle de l'histoire d'amour, de la famille, ou du sujet profond de la série, c'est une déflagration d'une puissance inattendue.

 

photo, Russell Tovey,  Maxim BaldryHistoire d'amour sponsorisée par les plus grosses larmes de ce début d'année

 

FAKE MOVE

Si elle évite bien des pièges (et notamment tout propos moralisateur à la Black Mirror sur la technologie, comme dans une très belle scène où Beth justifie ses choix), l'écriture de Russell T. Davies perd en force dans ses derniers épisodes. La série a du mal à se remettre de la disparition d'un personnage aussi central, et la dernière ligne droite est truffée de facilités.

Stephen l'ex-coursier paumé qui travaille pour une entreprise odieuse liée aux camps de Vivienne Rook où Viktor est prisonnier, Celeste qui s'y fait engager, Beth qui pirate le système, Edith qui sauve la situation... Les ficelles sont trop grosses, et ce coup d'accélérateur final est trop énorme. L'apothéose de l'épisode 4 et du début de l'épisode 5 laisse donc place à une conclusion plus artificielle, qui aurait mérité quelques épisodes de plus pour offrir un dernier crescendo maîtrisé.

Edith a beau dire à la fin qu'ils ne sont qu'une famille comme les autres, impossible de ne pas voir la lourde plume de Russell T. Davies à l'oeuvre pour conclure ce récit épique et ambitieux, avec le désir d'offrir une étincelle d'optimisme aux personnages et aux spectateurs. L'intention est louable, et la toute dernière scène très belle, mais l'histoire rate quelques marches dans son final. Ce retour brutal sur les rails du genre fait redescendre sur le curseur émotionnel, mais le voyage de Years and Years n'en reste pas moins unique, précieux et vertigineux.

 

Years and Years est disponible en intégralité sur Canal+ Series.

 

photoUne famille presque comme les autres

Résumé

Les facilités des derniers épisodes sont des miettes dans la réussite étourdissante de Years and Years, mini-saga ambitieuse et romanesque qui tend un miroir terriblement juste et intelligent au monde occidental en 2019. Une réussite qui confirme le talent de Russell T. Davies, et procure des sensations vertigineuses.

Autre avis Simon Riaux
Malgré un gros faux-pas dans son dernier chapitre, cette fresque réussit le pari de réunir une grande saga familiale et différents régimes de SF allant de la prospective à la quasi-dystopie, pour aboutir à un récit à la charge émotionnelle très puissante.
Autre avis Alexandre Janowiak
Troublant, alarmant, amusant, malin, captivant, brillamment écrit et bouleversant, Years and Years est tout à la fois, et ce ne sont pas les ultimes minutes, en deçà du reste, qui viendront anéantir la grande fresque dystopique qui s'est déroulée sous nos yeux.

commentaires

patman
07/07/2019 à 22:28

J'ai fini la série aujourd'hui. Entièrement d'accord avec votre critique : le début est éblouissant (OMG la musique...), mais ça se délite vers la fin... Je m'attendais à quelque chose de plus pessimiste concernant le réchauffement climatique, les réfugiés, la politique internationale mais tout reste un peu en surface. Passé la surprise du 1er épisode (et sa fin explosive, merci Trump, "on a le président qu'on mérite" ^^), ça reste gentillet par la suite et sans trop de conséquences, ou à peines abordées.

ATTENTION SPOILERS.... ATTENTION SPOILERS...
et une grosse incohérence à la fin : Edith se trouve être la narratrice de la série et raconte l'histoire en téléchargeant ses souvenirs, comment a-t-elle fait pour les 5 premières années où elle n'est pas présente dans l'histoire ?

Geoffrey Crété - Rédaction
03/07/2019 à 12:59

@mikegyver

Pas forcément non. La saison 3 contient pour moi quelques uns des meilleurs épisodes. Mais les saisons 4 et surtout 5 sont plus bancales. C'est plutôt la longévité de l'anthologie que le facteur Netflix qui me semble être important.

mikegyver
03/07/2019 à 12:45

"Black Mirror qui sombre depuis une saison ou deux"

par hasard depuis son passage a Netflix non ?

quand je vous dis que le low cost c'est bon au Lidl (quoique), a la télé en payant c'est chiant.

Elolo
02/07/2019 à 18:30

Bingee en une après-midi. Une claque

dahomey
01/07/2019 à 11:05

merci chan 13 pour le spoil.....

Byter
01/07/2019 à 00:30

C'est gentillet, mais très très en dessous de Black Mirror .

captp
30/06/2019 à 11:20

Merci pour l'article (et les push dans les com)
J'ai grâce à vous pris une belle claque avec cette mini série dont je n'avais jamais entendu parler.

Chan13
28/06/2019 à 23:42

Alors là je dis bravo. C'est un vrai régal même si j'ai les boules que la magnifique histoire entre Daniel et Viktor se finisse si mal. Musique qui prend au tripes. A ne pas louper. Peut on espérer une suite ?

Tex78
28/06/2019 à 15:00

Dès les 1ères minutes de l’épi 1, je suis tout retourné.

Mais, que c’est flippant, car on peut le voir aussi comme un docu-fiction ou pire comme si on était déjà en 2035 et que l’on regardait une série sur les tourments du passé, un comme comme l’a fait la série Tchernobyl.

Tex

Bowl
28/06/2019 à 14:11

Il me reste les épisodes 5 et 6. C'est surpuissant. Le rythme, la musique, les acteurs, le propos. C'est vraiment bon.

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