Baron Noir saison 3 : critique d'une France au bord du chaos

Alexandre Janowiak | 2 mars 2020 - MAJ : 06/05/2020 23:43
Alexandre Janowiak | 2 mars 2020 - MAJ : 06/05/2020 23:43

La saison 3 de Baron Noir permet à Canal + de confirmer son statut de meilleur créateur de séries originales françaises, très loin devant Netflix. La série politique showrunnée par Eric Benzekri et portée par un Kad Merad déterminé n'est pas toujours à son top dans ces huit nouveaux épisodes, mais joue très habilement du réel et du fictionnel pour livrer une histoire captivante sur le monde politique et sociétal français.

JEUX DE POUVOIR

Avec ces deux premiers épisodes, cette saison 3 de Baron Noir a mis la barre haut. Son début ultra prometteur et ses enjeux multiples avec son échiquier politique en plein remodelage (d'autant plus avec le départ de certains personnages principaux comme celui de Cyril Balsan incarné par l'excellent Hugo Becker) annonçaient un combat assez hallucinant entre les personnages et des idées novatrices sur la politique française.

Pourtant, très rapidement, la série s'oublie un peu et part tristement cocher quelques cases obligatoires pour s'ancrer pleinement dans la réalité française, voire mondiale. On pense évidemment aux accusations de harcèlements sexuels dont est accusé le chancelier allemand, obligé de démissionner et noyant les projets ambitieux de Françallemagne aux côtés de Dorendeu.

Ce choix n'est pas foncièrement une mauvaise chose, tant le sujet est devenu majeur au sein du débat public. En revanche, son importance est tellement mineure au coeur du récit que son approche manque de finesse, de justesse et surtout de sincérité et ressemble avant tout à un gadget permettant au récit d'avancer et de tuer les (fausses) grandes ambitions installées, plus qu'à un véritable plaidoyer ou simple dénonciation.

 

Photo Hugo Becker, Kad MeradLe départ de Cyril Balsan, une surprise inattendue et bien tenue

 

Ce genre d'égarements narratifs arrivera à quelques reprises durant cette saison 3 (pas pour les mêmes raisons) et empêchera alors parfois la bonne tenue de l'histoire ou en tout cas, lui retirera une certaine forme de spontanéité et de naturel.

Cela dit, ce retournement de situation qui arrive très vite (dès le 3e épisode donc) va évidemment bouger les lignes pour la présidente de la République française incarnée par la magnétique Anna Mouglalis. Amélie Dorendeu veut tout faire pour éviter de rejouer sa place au suffrage universel. La série s'amuse donc avec les institutions françaises et essaye de remodeler le paysage politique et constitutionnel de la France. Les idées sont novatrices, assez étonnantes et faire de ses propositions politiques des stratégies électorales rend chaque pensée, vision et conception passionnantes.

Il faut dire que la série jouit d'un parterre de scénaristes encore plus ancré dans l'histoire politique française. Outre Eric Benzekri donc (ancien collaborateur de Jean- Luc Mélenchon ou Julien Dray), on y retrouve Thomas Finkielkraut (fils d'Alain) ou encore Raphael Chevènement (fils de Jean-Pierre). Pas étonnant donc que la série réussisse à être aussi précise et vraisemblable sur ce qu'elle dépeint des institutions et la politique.

 

Photo Anna MouglalisAmelie Dorendeu face à de nombreux défis

 

INTIME CONVICTION OU AMBITION ?

Pour autant, Baron Noir sait que la politique n'est pas uniquement une affaire d'idées ou de convictions. Auprès du public, des électeurs, la politique et de facto la figure du politique sont une affaire de magnétisme, de charisme, de charme ou en tout cas d'image au sens le plus large. À l'heure des réseaux sociaux, tout se sait et tout a une importance, et la série d'Eric Benzekri le décrit méticuleusement dans cette saison 3.

Au moment même où les municipales Parisiennes ont connu un retournement sans précédent avec l'abandon à la mairie de Paris de Benjamin Griveaux (candidat LREM) suite à la diffusion d'images sexuelles privées, Baron Noir gagne en crédit grâce à sa capacité à jouer le destin de ses personnages sur leur image auprès des citoyens français. Plus qu'une guerre d'idées, la politique s'est indéniablement transformée en une guerre d'image et d'apparat, et comme la série le dit : "La présidentielle est devenue une série télévisée".

Le passage très attendu (et tant recommandé par ses conseillers) de la présidente Dorendeu dans l'émission fictive Ambition Intime présentée par Karine Le Marchand en est un exemple frappant, démontrant à quel point la politique prend un tournant majeur. Un tournant où ce n'est finalement plus les propositions qui convainquent uniquement, mais aussi l'allure et la forme. De facto, tous les coups sont permis.

 

Photo Anna Mouglalis, Kad MeradL'intime se mêle maintenant au public

 

Dans cette droite lignée voire plus encore, Baron Noir prend les devants sur l'émergence d'une nouvelle forme de politique avec le personnage passionnant de Christophe Mercier (incroyable Frédéric Saurel) : un prof de SVT candidat anti-système pour l'élection au tirage au sort, sorte de mélange entre le Gilet Jaune Jérôme Rodriguez, le populiste italien Beppe Grillo et le président américain Donald Trump.

Son arrivée sur le devant de la scène offre à la fois une vision totalement inédite du paysage politique français et s'inscrit dans une fiction pas si éloignée de la réalité. Si Coluche a effrayé la génération Mitterrand - Chirac - Giscard dans les années 80 avec l'annonce de sa candidature, les politiques actuels s'inquiètent tout autant d'une candidature dite clown empreinte de poujadisme anti-système et capable de rameuter un électorat habituellement absentéiste dans les urnes (on pense évidemment à Remi Gaillard à Montpellier ou les rumeurs de candidature de l'animateur phare de la télévision Cyril Hanouna à la présidentielle 2022).

C'est le moyen de lancer des sujets majeurs sur le fonctionnement actuel du système politique tout en offrant un récit captivant sur les rouages des élections, des formations gouvernementales et des débats présidentiels. Les politiques (ou plutôt politiciens) jouent démesurément avec leurs fonctions, leurs statuts et leurs pouvoirs pour assurer leurs privilèges plutôt que ceux de leurs concitoyens. Le retour de bâton pourrait bien les frapper un jour ou l'autre, plus durement et rapidement qu'ils ne le pensent, et plonger la France dans le chaos.

 

Photo Frédéric SaurelUn personnage emblématique de cette saison 3

 

EN ORDRE DE BATAILLE

En poussant le curseur aussi loin, la série de Eric Benzekri rentre dans un registre totalement nouveau qui lui donne une véritable ampleur. Alors qu'elle se présentait avant tout comme un drame dans sa saison 1 puis un thriller politique dans sa saison 2, la série devient quasiment une dystopie dans cette saison 3. Dans Baron Noir, la politique est tout simplement en passe de disparaître et le dégagisme est en marche. Tout pourrait basculer vers un autre pouvoir en rogne et déterminé : celui du peuple, enfoui et contenu pour le moment, mais pour encore combien de temps ?

Largement poussée par les mouvements actuels et eux bien réels, les Gilets Jaunes donc, l'histoire de cette saison 3 ausculte à merveille les enjeux politiques majeurs qui se dressent devant la France d'aujourd'hui et de demain. En plus d'être une réfléxion précise sur l'idée de la politique, mais aussi du politique en lui-même et de l'exemplarité exigée et bafouée de la fonction, ces dix épisodes portent un regard intelligent sur une gauche dépassée qui n'arrive pas à retrouver un nouveau souffle, de la montée des extrêmes ou encore de la fracture quasi-irrémédiable entre les élites et la masse, et la bascule qui risque de s'opérer prochainement (une baffe comme catalyseur ?).

 

Photo Astrid Whettnall, Kad Merad, François MorelUne gauche qui cherche à se reconnecter avec le peuple

 

Baron Noir réussit donc très largement son retour après une saison 2 légèrement décevante. Ultra-ambitieuse, précurseuse et captivante, cette saison 3 offre de sacrés moments de tensions durant ses huit épisodes, malgré une mise en scène extrêmement rébarbative (les travelings circulaires, ça fait tourner la tête au bout d'un moment). D'ailleurs, au-delà de ce manque d'audace visuelle, alors que la production a eu la chance de tourner au sein même de l'Élysée, on pourra également reprocher énormément de choix narratifs et rythmiques.

Après tout, cette saison 3 met du temps à lancer le véritable sujet de son intrigue (presque cinq épisodes). Plus qu'une série sur Rickwaert, toujours impeccablement interprété par Kad Merad (même si le voir beugler et sortir des métaphores à toit bout de champ use un peu à la longue) ou une série sur la politique et ses rouages, Baron Noir est devenue un portrait de la société française dans cette saison 3. S'attarder énormément sur le destin de Rickwaert et sa résurrection politique ôte de la profondeur au propos de la série.

 

Photo Kad MeradRickwaert un peu trop le centre du monde

 

Enfin, cette saison 3 subit des ellipses temporelles bien trop importantes. En huit épisodes, près de deux années s'écoulent, dont une entière au sein des deux derniers épisodes. La précipitation de l'écriture gâche souvent la puissance de certaines situations, d'autant plus au vu du nombre de rebondissements et de chemins différents que peut prendre chaque personnage en seulement quelques minutes.

Ainsi, plusieurs passages et moments clés de l'intrigue n'ont pas le temps de vivre à l'écran et de faire ressentir une quelconque émotion aux spectateurs. Un choix d'écriture négligeant que la série essaye de dissimuler parfois en jouant la carte du romanesque notamment dans son grand final. Malheureusement, l'intention reste très fabriquée et la conclusion de cette saison 3 est avant tout un cliffhanger/twist terriblement facile et opportuniste pour éjecter définitivement un de ses personnages. Reste à voir cependant ce qu'il provoquera au plus profond de Rickwaert dans la potentielle saison 4.

Les trois saisons de Baron Noir sont disponibles en intégralité sur Canal + Séries.

 

Affiche officielle

Résumé

Baron noir s'affaisse plusieurs fois à cause de certains choix narratifs et rythmiques dans cette saison 3. Pour autant, la série de Canal+ réussit à livrer un portrait de la société et de la politique française percutant avec un récit aux portes de la dystopie, des questionnements terriblement brûlants et des enjeux éminemment tangibles.

Lecteurs

(3.0)

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commentaires

Miami81
03/03/2020 à 12:23

Excellente série même si je vous trouve un peu dur sur l'audace visuelle. Certes les travelling circulaires peuvent gêner, mais c'est ce côté mouvement perpétuel (et circulaire aussi) se fait beaucoup dans les séries US. En outre, je trouve que certains traveling sont particulièrement audacieux pour une série française (traveling a travers une fenêtre ou une camera qui suit un colleur d'affiche de la rue à l'intérieur d'un camion sans aucun mouvement).
Sinon, moi j'ai un soucis avec le personnage de François Morel beaucoup trop bavard métaphysique à mon goût. Il finit par me hérisser le poil à chaque fois que je l'entends.

Moh29
03/03/2020 à 09:20

Très bone série qui dit l envers troublant de notre système politique qui est défini à Paris
Tous les acteurs sont geniaux
Et une mention spéciale
À Kad Merad et François Morel

Winters
03/03/2020 à 00:57

Cette 3eme saison était juste magnifique , je suis d accord avec olivier637 ,Patrick Mille est un superbe acteur et j espère le revoir dans la 4eme saison. Très bonne critique et je conseille cette 3eme superbe saison

Olivier637
02/03/2020 à 20:41

Intéressants les défauts que vous pointez dans la saison.

Cependant je ne suis pas d'accord sur votre avis très dur sur le final. C'est cohérent avec l'évolution du personnage qui est éjecté.

L'autre point que j'aimerais soulever: effectivement kad merad et également francois morel sont excellents, cela a été très dit ailleurs.

Mais pour moi la bonne surprise est patrick mille dans le role du Le Pen de service. on ne le voit pas assez. mais a chaque fois il bouffe l ecran.

Alexandre Janowiak - Rédaction
02/03/2020 à 18:41

@Thev

en effet, erreur de ma part, c'est corrigé ! Merci pour votre compliment sur la critique en tout cas, ça fait toujours plaisir !

Bonne soirée,

Thev
02/03/2020 à 18:16

Merci pour la critique, très pertinente comme d’habitude. Juste un truc qui m’a chiffonné d’entrée, et à corriger : « a mis la barre haut » et non haute, car haut est ici adverbe et non adjectif.

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