ZeroZeroZero : après deux épisodes, c'est de la bonne le Narcos de Canal + ?

Simon Riaux | 9 mars 2020
Simon Riaux | 9 mars 2020

Les thrillers consacrés au crime organisé et au trafic de stupéfiants ont le vent en poupe. Alors que Narcos et ses dérivés semblent régner en maître sur ce domaine, Canal+, Amazon Prime et Sky s'allient pour produire ce qui pourrait devenir un des poids lourds du genre : ZeroZeroZero.

ATTENTION SPOILERS

 

photo"Le premier qui spoile, ça va mal se mettre"

 

USUAL SUSPECTS

En moins de 15 ans, Roberto Saviano est devenu l’emblème d’œuvres consacrées à la criminalité italienne, aussi radicales que documentées, dont les adaptations ont souvent été saluées, tant par le public que la critique. Avec ZeroZeroZero, c’est son ouvrage Extra Pure qui est adapté, sous la direction de Stefano Sollima, familier de ses travaux puisqu’il a fait de Gomorra une incandescente série au succès international.

Et le duo créatif s’aventure ici sur un terrain aussi complexe que passionnant, puisqu’à la faveur d’une coproduction rassemblant des poids lourds tels qu’Amazon Prime, Canal+ ou encore Sky International. Il faut dire que ce récit s’éloigne passablement des ruelles napolitaines de Gomorra ou Piranhas, puisqu’il suit plusieurs groupes de personnages sur divers continents, tous impliqués dans un trafic de cocaïne massif.

Police militaire mexicaine, intermédiaires américains, équipage d’un navire de marchandise, mafieux calabrais, tous vont voir leur environnement bouleversé par une lutte de pouvoir aux conséquences imprévisibles. Voilà pour le point de départ de la série, qui entend prendre le pouls d’une économie globalisée dont la cocaïne semble à la fois l’emblème et le poumon. Cette diversité des points de vue permet instantanément au récit de multiplier les approches, les facettes et de dessiner une cartographie du trafic sans cesse changeante.

 

photoPrendre le pouls d'une criminalité mondialisée

 

LA POUDRE AUX YEUX

La première réussite de la série, on la doit à Stefano Sollima, qui met seul en scène les deux premiers chapitres. Toujours à l’aise dans les environnements urbains, il a la matière pour emballer plusieurs fantastiques séquences de poursuites et de déambulation, une paire de fusillades aussi sèches que cinégéniques, tout en caractérisant ses personnages avec une remarquable efficacité. Conscient que ZeroZeroZero arrive dans un environnement saturé par Narcos et ses copies, le cinéaste ne perd pas une seconde et nous happe dès la longue ouverture du pilote.

Au cœur de la région calabraise, nous découvrons un chef de clan reclus de longue date, sur le point de reprendre la main sur les siens, mais ignorant que son petit-fils est prêt à tout pour le renverser.  Un affrontement familial en apparence classique, mais qui saisit par la brutalité froide avec laquelle la caméra en saisit les motivations, et les conséquences immédiates. Alors que nous épousons le regard impénétrable d’un jeune homme observant une truie obèse se repaissant du corps d’un de ses proches, Sollima se prépare à nous envoyer en orbite.

Fort de son expérience sur Sicario : La Guerre des cartels, c’est avec la même aisance qu’il se glisse au sein d’une unité ultra-violente de la police militaire mexicaine. Dès lors, il jouera du montage pour user du véritable point fort de ZeroZeroZero : son montage. Mixant les temporalités pour mieux secouer le spectateur et lui dévoiler par à coups les échos de chaque action aux quatre coins du monde, le récit parvient en seulement deux heures à opérer plusieurs retournements étonnants.

 

Photo Harold TorresHarold Torres, révélation de la série

 

Utilisant de chaque soubresaut affectant un de ses groupes de personnages comme l’origine d’une secousse en affligeant un autre, le scénario ménage constamment surprises et retour de flammes, qui assurent à l’ensemble un sentiment de fraîcheur et de nouveauté bienvenu. Et même quand l’ensemble se structure autour d’une figure éculée, comme la mort annoncée d’un patriarche, c’est pour mieux nous réserver d’allers-retours et de nuances dans le déroulé des évènements.

Avec un sens de l’horreur, aussi bien intime que grandiose, la série analyse une planète tout entière vouée à la prédation, où l’amour peut prendre la forme d’un mensonge proféré en enlaçant le cadavre d’un père, et où la spiritualité peut libérer un guerrier en quête de nihilisme. Mais ZeroZeroZero n’oublie jamais la réalité matérielle de l’univers qu’il décrit, usant des plages de son de Mogaï comme d’un tapis abrasif, ramenant sans cesse les protagonistes aux composantes les plus terre à terre et destructrices de leurs existences.

 

photo, Dane DeHaanUn patriarche au bord du gouffre

 

ATTENTION À LA DESCENTE

Mais la série, pour brillamment racontée qu’elle semble, n’évite pas certains clichés et figures imposées. À ce titre, la partie américaine demeure pour l’instant la plus faible et de loin, la faute à un Dane DeHaan encore cantonné à un rôle de stoner semi-dépressif. Le comédien s’exécute sans fausse note, mais on peine à s’intéresser à ce personnage auquel il semble irrémédiablement condamné. Pour ajouter à son malheur, ce prototype de fils pas trop prodigue est le plus souvent écrit avec une platitude confondante, comme en témoigne une scène d’obsèques franchement peu convaincante.

De même, le militaire incarné par le très impressionnant Harold Torres est invraisemblablement magnétique, mais on a bien du mal à croire que son supérieur brutal et zélé ne comprenne jamais quelles sont ses véritables intentions. Plusieurs fois, ce type de dissonance entame un peu l’immersion au sein des deux premiers épisodes. La faute peut-être à une mise en scène brillante et impactante, qui souligne involontairement les limites d’un script pas toujours à la hauteur.

 

Photo Dane DeHaanQuand tu as encore fumé toute la cargaison de papa

 

De même, le show sacrifie parfois un peu la crédibilité au style. Le résultat est souvent enivrant, mais éphémère. En témoigne une séquence d'exécution dans un bar mexicain, où la caméra génère une tension remarquable, tandis que la photo offre à la scène une puissance funèbre rare... tandis qu'on a un peu de mal à croire à la nonchalance glaçante de l'assassin au centre du dispositif, qui semble trop peu s'inquiéter d'être identifié.

Harold Torres est un comédien fantastique, le suivre alors qu'il répand la mort a quelque chose d'intimement grisant, mais trop souvent, on doute franchement de la crédibilité de ce personnage quasi-surnaturel, qui puise dans la mystique chrétienne une justification à ses pulsions mortifères.

 

photoHarold Torres bouffe l'écran (et le casting)

 

De même, si la série veut atteindre son but, à savoir proposer une description des enjeux économiques, sociaux ou politiques impactés par le trafic mondialisé de la cocaïne. En choisissant de réduire drastiquement le nombre de personnages d’Extra Pure, la série prend le risque de personnaliser les questions qu’elle soulève, transformant les conséquences économiques d’une lutte en problème familial, ou les retombées d’une trahison en vendetta personnelle. Ce que l’ensemble y gagne en puissance émotionnelle, il pourrait le perdre en hauteur de vue.

Ainsi, ZeroZeroZero prend plus des airs de blockbuster narco que de grande réflexion sur un phénomène mondial. On ne le reprochera pas à la série, tant cette alternative est pour l’instant, intense et excitante, nous laissant, comme les soldats du dernier plan de l’épisode 2, suspendus à un fil, au-dessus d’un océan de menaces.

Deux nouveaux épisodes de ZeroZeroZero chaque lundi soir sur Canal+ dès ce 9 mars 2020. La série est disponible en intégralité sur MyCanal et Canal+ Series.

 

Affiche française

commentaires

Pat Rick
19/03/2020 à 12:20

Vu le 1er épisode qui est bien réalisé mais qui n'est pas hyper prenant, je vais continuer en espérant que le niveau remonte.

Krrakoukass
10/03/2020 à 11:31

"Dès lors, il jouera du montage pour user du véritable point fort de ZeroZeroZero : son montage."

Héhé... tu t'es r'lu quand t'as bu?!

Finnigan
09/03/2020 à 22:42

@tlantis

"il aurait été plus sympa de faire un article sur la saison plus tôt"

En parlant de "sympa", essaie peut-être de te dire que si la série n'est pas traitée en entier d'un coup et "plus tôt", et que si le rédacteur te dit qu'il fait comme il peut, c'est peut-être parce que la regarder dans ton coin le soir, et la regarder pour le travail et écrire dessus tout en bossant sur d'autres trucs, c'est pas la même chose. Essaie d'y réfléchir, ce serait "sympa" peut-être.

@tlantis
09/03/2020 à 22:32

@simon , pourtant vous avez vu 1/3 le chemin été pas si long ;)

Lili Jae
09/03/2020 à 21:45

Excellente série 2020. Je me suis prise vraiment au jeu. Les acteurs sont d'une justesse incroyable. Le milieu des cartels de la drogue est abordée différemment de ce que nous pouvons voir habituellement.

Daniel Pleine-Vue
09/03/2020 à 19:11

Ce que j'ai vu de mieux en 2020 pour le moment. Acteurs incroyables, Riseborough et DeHaan en tête, ils font oublier les quelques facilités et/ou faiblesses. Noir et hypnotique.

Stivostine
09/03/2020 à 18:11

Ouep surtout qu’après c'est pas folichon

Simon Riaux - Rédaction
09/03/2020 à 17:59

@@tlantis


Oui bah, on fait comme on peut hein.

@tlantis
09/03/2020 à 17:59

Vu que dispo dans son intégralité il aurait été plus sympa de faire un article sur la saison plus tôt ...

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