Avenue 5 : la comédie de HBO est-elle une terrifiante fable sur le confinement ?

Simon Riaux | 30 mars 2020 - MAJ : 30/03/2020 17:31
Simon Riaux | 30 mars 2020 - MAJ : 30/03/2020 17:31

Avec Avenue 5, HBO a renouvelé sa confiance envers Armando Iannucci, architecte de Veep, à l’occasion d’une nouvelle série, synonyme de transformation radicale. Et si sous ses airs de comédie aux ressorts communs, cette création s’était malgré elle transformée en une autopsie glaçante de l’occident à l’heure du confinement ? 

ATTENTION SPOILERS 

 

Photo Zach Woods"Nan mais des petits spoilers hein !"

 

PESTEZ CHEZ VOUS 

Une croisière spatiale de luxe, ensuquée dans ses ors et la tranquillité fastueuse d’un voyage millimétrée, vire à la folie douce quand, à la suite d’une avarie, personnel et passagers découvrent qu’ils vont dériver dans l’espace de longues années avant de rejoindre la Terre. Voilà un point de départ qui autorise toutes les caricatures possibles de la société du spectacle, de la soif de divertissement, tout en fournissant au showrunner, sur un plateau, un décor propice au dézinguage en règle de l’avanie des dirigeants, de la bêtise des institutions. 

Sauf que la conséquence première de cette entrée en matière, c’est de nous présenter des personnages confinés, enfermés dans un espace réduit, forcés d’interagir avec une institution mal préparée, qui préfère systématiquement mentir et manipuler, plutôt que d’assumer ses faiblesses et de privilégier la cohésion du groupe. Au-delà de ce hasard, qui devient de plus en plus frappant au fil des épisodes, l’acuité avec laquelle le scénario capture des situations qui résonnent avec le quotidien de l’occident au temps du coronavirus prend petit à petit des airs de terrifiant miracle. 

Couple se haïssant mais forcé de cohabiter dans une minuscule cabine, capitaine qui ne comprend rien à rien, milliardaire seulement inquiet de s’extraire de la condition de ses semblables en niant ses responsabilités, individus usant de leur charisme ou de leur rouerie pour se mettre en lumière, incompétence généralisée, émulation collective de l’émotion et de la bêtise, spécialistes incapables de se faire entendre... Tout est là, déployé avec une ironie mordante, un fiel toujours à contretemps, parfois si étrange qu’il confine à l’angoisse pure. 

 

Photo Hugh Laurie, Josh Gad, Suzy Nakamura"Tout est sous con troll !"

 

PLUS ON EST DE CONS, PLUS ON NIE

L’intrigue devient rapidement accessoire dans Avenue 5, tant il devient évident que les protagonistes n’auront pas d’incidence majeure sur leurs mésaventures. On n’est pas là pour braver une mer démontée, mais ne pas faire de vagues. D’où un sentiment de folie, douce mais bien réelle, de fantaisie, franchement charmant puis hypnotique, qui ne va pas sans quelques soucis. En effet, en refusant de jouer la carte d’un tempo comique enlevé, comme le faisait VeepIannucci fait une proposition très forte, mais peut-être plus risquée. 

En effet, le show fait constamment le choix de l’étrangeté, de la dissonnance, voire du bide. On ne compte plus le nombre de gags qui tombent à côté, pas tant parce qu’ils seraient ratés, mais parce que dans ses péripéties comme ses gags, la série narre un naufrage au ralenti. À l’image de Hugh Laurie galérant interminablement pour régler son siège lors du dernier épisode, ce n’est pas d’un hypothétique tempo comique que provient le rire, mais bien de ces pantins qui se désagrègent et gesticulent mollement, comme incapable de saisir l’horreur de leur situation. 

 

photo, Josh Gad, Hugh LaurieQuand tu as regardé Sunshine juste avant de sortir faire des réparations

 

Le résultat est d’une grande singularité, qui offre à la série une identité à part, totalement inclassable. Nous sommes collectivement médiocres, hurlent les personnages, du communicant nihiliste, à une passagère vindicative tout droit sortie d’une fable Orwellienne.  Une violence sourde, qui délivre un message fort, mais (trop) acide : nous sommes tous bêtes. Même les cerveaux les plus musclés, coincés dans leur mépris de classe ou leur détestation des neuneus, aboutissent à bloquer la situation. 

Preuve en est donné durant l'épisode 6, qui pousse jusqu'à la folie une idée aussi simple que réjouissante. Déjà en pleine déroute, le vaisseau se met à biper. Pourquoi donc ? Plus que l'origine de l'abominable son qui vrille des milliers de tympans, c'est la méthode à employer pour ne plus l'entendre qui coagule toutes les énergies. Ici, personne ne veut voir les problèmes, car chacun se sait incapable de les régler.

Faut-il se scotcher de luxueux oreillers sur le crâne ou administrer des doses d'anesthésiant massives à des touristes déjà au bord de la crise psychotique ? Peu importe, et ce chapitre vire à la comédie humaine tragique, tout en faisant écho à un des gags les plus funestes des premiers segments, à savoir l'amoncellement de cadavres en orbite du bâtiment, que tout le monde feint d'ignorer. Cette propension aux oeillères va structurer les actions de personnages, jusqu'à un suicide de groupe aussi monstrueusement tordant que symboliquement atroce.

 

photo, Josh GadLe confinement n'a pas réussi à Brice de Nice

 

RIRE DE MOURIR 

Par conséquent, si Avenue 5 est remarquablement interprétée, réalisée et écrite, la série nous pose une question aux effets méchamment urticaires. De quoi devons-nous rire ici, et que raconte vraiment ce curieux objet télévisuel ? Difficile à dire, tant Armando Iannucci soigne ses effets pathétiques, avec une amertume délicieuse, mais progressivement envahissante. 

En l’état, cette saison inaugurale demeure une réussite, non seulement pour la précision avec laquelle elle déconstruit, érode, le vernis d’une société libérale et industrielle qui a l’apparence de la sécurité, mais que l’individualisme et la médiocrité globale ont miné de l’intérieur. C’est pourquoi, comme on le relevait dans notre dossier sur les premiers épisodes, le show s’avère une fausse comédie, et un véritable réquisitoire. 

 

Photo Lenora CrichlowLa meilleure d'entre tous ?

 

Ce sentiment de ne jamais savoir sur quel pied danser, d’hésiter à se gondoler, tant le spectacle qui se déploie est cruel est implacable, composent un divertissement détonnant, tout à fait unique. Attention néanmoins, ce condensé de venin oublie parfois un élément central, qui finit par manquer un peu à son bon équilibre. En effet, d’autres créations profondément mal-aimables ont su rendre plaisant leur portrait d’un groupe odieux, grâce à l’empathie. 

De 30 Rock en passant par The Office ou encore Parks and Recreation, la méchanceté et la dénonciation de notre laideur collective est toujours allée de pair avec une forme de tendresse, qui n’interdit jamais un sincère amour des personnages. Jusque dans Veep, on pouvait trouver de formidables bouffées d’humanité, une forme de vulnérabilité qui, à défaut de sauver les malheureux s’agitant à l’écran, distillait un peu de chaleur dans ces formidables calvaires. 

Toujours polie mais en réalité d’une brutalité immense dans sa description de notre néant moral et intellectuel, Avenue 5 sidère souvent. Au risque de générer plus de malaise que de plaisir ? Quel que soit l’avenir de cette proposition empoisonnée, son goût demeure longtemps en bouche. 

Avenue 5 est disponible en intégralité sur OCS en France.

 

photo, Avenue 5

commentaires

Alyon
31/03/2020 à 16:08

Une série qui démarre doucement et qui s'améliore à chaque épisode, une bonne surprise au final et effectivement avec une pincée d'un humour très noir et sans indulgence pour notre belle espèce.

Karan
31/03/2020 à 07:36

Je ne suis pas allé au-delà de l'épisode 4, tant l'humour était médiocre, et je ne suis pas le seul à le penser.

Brute Wayne
30/03/2020 à 19:37

Super série, plein d'humour noir

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