Feud : après American Horror Story, un autre cauchemar à l'américaine

Geoffrey Crété | 24 avril 2017
Geoffrey Crété | 24 avril 2017

C'est Jessica Lange vs Susan Sarandon dans Feud, la nouvelle série de Ryan Murphy (American Horror Story, Nip/Tuck).

Le point commun entre Nip/Tuck, Glee, American Horror Story, Scream QueensAmerican Crime Story et Feud ? Ryan Murphy. En une quinzaine d'années, ce producteur et scénariste s'est imposé sur la scène de la télévision américaine, devenant l'un des noms les plus cotés pour la presse, le public et les acteurs de premier plan.

La preuve avec sa dernière série, Feud, co-créée avec Jaffe Cohen et Michael Zam : la première saison de cette anthologie, qui s'intéresse à des conflits et inimitiés célèbres, compte Jessica Lange (qu'il a reconquis après son départ d'AHS), Susan Sarandon, Alfred Molina, Judy Davis, Stanley Tucci, Catherine Zeta-Jones ou encore Kathy Bates au casting. Après le succès critique unanime de la première saison d'American Crime Story, centrée sur le procès d'O.J. Simpson, c'est un nouveau pas dans la carrière étincellante de Ryan Murphy. Mais c'est aussi une certaine limite qu'il touche dans ses ambitions.

 

Affiche

 

AMERICAN GLOIRE STORY

Feud commence sur de nobles notes : un générique hitchcockien à la Saul Bass, graphiste hollywoodien incontournable qui a signé les ouvertures de grands classiques comme Sueurs froides, La Mort aux trousses, Psychose, Autopsie d'un meurtre ou encore West Side Story. Quoi de plus logique : cette première saison s'intéresse à la relation orageuse entre Joan Crawford et Bette Davis, deux superstars dont les disputes et coups de putes plus ou moins fantasmés ont nourri l'imaginaire collectif. L'histoire s'intéresse notamment au tournage de Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? de Robert Aldrich, film grandiose de 1962 qui les a réunies pour la première fois, alors que leurs carrières s'éteignaient.

 

Photo Jessica Lange

 

A travers ce mythe hollywoodien, Ryan Murphy explore à nouveau le cauchemar à l'américaine. Après les chimères de la chirurgie esthétique qui broie les consciences dans Nip/Tuck, les fantômes de la culture de l'oncle Sam dans American Horror Story (la saison 7 démarrera après une élection présidentielle) et les traumatismes de la nation dans American Crime Story (la saison 2 s'intéressera à l'ouragan Katrina), Feud aborde les spectres de l'usine à rêves nommée Hollywood.

Derrière le glamour et les reflets plaqué or des Oscars, il y a ainsi des clowns surmaquillés, des vampires et des pantins grotesques, acteurs monstrueux sur la grande scène de théâtre de cet El Dorado du cinéma. C'est beau, c'est chic, mais derrière chaque porte de studio et de grande demeure luxueuse se cache la tragédie et le pathétique. A mesure qu'il s'incarne sous de nouveaux visages, plus frais, le rêve des uns laisse place à l'horreur des autres : celle de l'âme humaine, laide et sèche.

 

Photo Susan Sarandon

 

AMOUR, GLOIRE ET FRIPÉE

Le plaisir procuré par Feud est presque régressif. Cette plongée dans l'industrie des années 60, des négociations avec la MGM aux coulisses de tournage, est tour à tour ridicule, fascinante, drôle et tragique. Le déclin de Hollywood, après l'âge d'or et avant le Nouvelle Hollywood, est le décor parfait pour ce grand cirque. Voir des actrices du calibre de Jessica Lange et Susan Sarandon s'écharper dans des nuages de fumée de cigarettes est un délice.

Un délice qui restera sommaire, la faute à une écriture grossière qui manque de finesse, de nuances et de pudeur. La belle Joan Crawford jalouse le talent de Bette Davis, la talentueuse Bette Davis jalouse la beauté de Joan Crawford : ce sera le motif des huit épisodes, étalés sur de nombreuses années pour raconter la rivalité absurde, pathétique mais touchante entre ces deux étoiles hollywoodiennes, broyées par leur ego et le système.

 

Photo Jessica Lange, Susan Sarandon

  

Feud a d'abord été développé comme un film, mais lorsque Ryan Murphy l'a proposé à Susan Sarandon, l'actrice n'a pas été convaincue : pas assez de contexte, juste un affrontement vache et drôle. Etiré sur huit épisodes, le problème reste similaire : la saison peine à approfondir le caractère et les paradoxes de ces deux femmes, au-delà des évidences établies en quelques scènes. Ne reste alors plus qu'un manège désenchanté, qui suscite le sourire et le rire jaune.

Dans le dernier épisode, la scène où Joan Crawford rêve un dîner d'adieux et de pardons avec Bette Davis et d'autres fantômes de son passé illustre les grandes limites de la série : écrit à la truelle, avec un manque déconcertant de finesse et inventivité, ce moment rappelle que Feud aurait pu être bien plus grand. Mais c'est désormais une chose acquise : une série signée Ryan Murphy ne brille pas par sa subtilité. L'homme a un flair certain, une capacité à jouer avec les genres, mais pas à les dépasser ou les sublimer.

 

Photo Susan Sarandon

 

HOLLYWOOD QUEENS

Feud n'en reste pas moins une série drôle et divertissante, malgré mais aussi grâce à ses faiblesses. De toute évidence assumé, l'aspect campy (un mot anglais parfait qui désigne une chose très théatrale et maniérée) donne à cet affrontement des couleurs délicieuses. La performance géniale de Susan Sarandon, qui s'en donne à coeur joie malgré une présence au second plan, y joue beaucoup.

C'est loin d'égaler Maman très chère, le fameux film avec Faye Dunaway sur Joan Crawford considéré comme un nanar en puissance, mais c'est omniprésent dans la série. La première apparition over the top de Sarandon en Baby Jane, dans les studios de tournage, annonce d'ailleurs la couleur dès le premier épisode.

 

Photo Susan Sarandon

 

Mais Feud ne se vautre pas pour autant dans le néant racoleur de ce combat féminin. Ses meilleurs moments sont ceux où il regarde avec une certaine tendresse ces deux icônes hollywoodiennes, isolées dans leur tour d'ivoire, étouffées par leur ego et détruites par leurs blessures intimes. Lorsqu'elles se retrouvent seules, sans maquillage ni entourage, confrontées à leur reflet monstrueux : là, Feud a une vraie force. La scène où Joan Craword va quémander maladroitement une présence aux Oscars en proposant à Anne Bancroft d'aller chercher sa statuette en cas de victoire, est certainement l'une des plus touchantes. 

C'est là que se dessine aussi le portrait d'une industrie en pleine mutation, avec une nouvelle génération d'actrices qui a compris le dangereux manège des rivalités en partie alimentées par les puissants. Une page se tourne avec des monstres de cinéma comme Bette Davis et Joan Crawford, et Feud filme ce crépuscule avec une tendresse et une brutalité étonnantes.

Du moins dans ses meilleurs moments : la série est par ailleurs capable de tomber dans son propre piège, en réécrivant ou simplifiant certains éléments sur l'autel du divertissement, alors même que l'histoire dénonce cette industrie du spectacle nauséabonde, qui abîme les êtres humains derrière les stars. A ce titre, Feud prend beaucoup de libertés avec l'Histoire (Aldrich n'a pas écrit le scénario de Baby Jane lui-même, Bette Davis a publié sa fameuse annonce avant ce film et n'aurait pas eu de relation avec le réalisateur), et parfois pour des raisons peu nobles.

 

Photo Alfred Molina

 

LES DERNIERS DINOSAURES

Feud a donc trop souvent des allures de soap ridicule. Le scénario se repose trop sur le plaisir facile de voir deux stars (Crawford et Davis, mais aussi Lange et Sarandon) s'affronter. Loin d'être à la hauteur d'un projet qui revient sur deux actrices de cette envergure et sur une époque fascinante et envoûtante, la série se contente de répéter un motif ordinaire de jalousie, quitte à réécrire et simplifier les gens et les choses.

Néanmoins, Feud a un pouvoir d'attraction et de satisfaction évident. A la fois parce que le casting est excellent (John Waters apparaît même pour incarner William Castle, l'une de ses grandes inspirations assumées), et parce qu'il y a une vraie tendresse et fascination pour ces actrices d'un autre temps.

Sous cette couche de vernis, il y a le portrait d'un temps révolu, qui a forgé Hollywood - pour le meilleur et pour le pire. Malgré un propos trop simpliste sur la place des femmes dans l'industrie, la série rappelle que l'Histoire se répète : les costumes changent, les décors évoluent, mais le cirque reste le même. Voir Joan Crawford poser avec une bouteille de Pepsi (elle a récupéré un rôle dans la société suite à la mort de son mari, qui y tenait un rôle de premier ordre) fait écho à une Marion Cotillard ou une Jennifer Lawrence associées à des marques de luxe. Voir les actrices négocier leurs salaires et donc, leur pouvoir, face aux puissants dirigeants des studios, semble familier. Constater le rôle effrayant de la presse à scandales et bien évidemment du public, aussi. Plus qu'une plongée dans un lointain passé, Feud est donc un miroir ; déformé et parfois grotesque, certes, mais le plus souvent parce qu'il exagère à peine.

 

Feud est diffusée sur Canal + depuis le 23 avril. La première saison vient de s'achever sur FX aux Etats-Unis.

 

Affiche ressortie 2009

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