Suspiria : qui sont Les Trois Mères qui hantent l'oeuvre de Dario Argento et le remake ?

Mise à jour : 18/11/2018 11:30 - Créé : 18 novembre 2018 - Christophe Foltzer
photo Suspiria
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Le remake de Suspiria par Luca Guadagnino vient de sortir et il nous a plutôt convaincu. Cependant, il mérite quelques explications concernant le fond même de son histoire, de sa légende. Qui sont les fameuses Trois Mères créées par Dario Argento à la fin des années 70 ?

Si le Suspiria de Dario Argento a traumatisé son public en 1977, ce n'est pas uniquement grâce à ses somptueuses qualités esthétiques. Au-delà d'une beauté formelle qui tranchait avec la concurrence, le film a surtout fasciné par la mythologie qu'il mettait en place, que le réalisateur complètera 30 ans plus tard.

Si Suspiria n'est pas exactement le premier volet d'une trilogie dans un sens classique, il pose les fondations d'une saga thématique importante de l'histoire du cinéma fantastique européen et nous a présenté les Trois Mères, sorcières illustres et démoniaques cherchant à dominer le monde et qui reviendront dans Inferno et La Troisième Mère. Présentes également dans le remake de Luca Guadagnino, elles méritaient bien que l'on se penche sur leur cas. Qui sont-elles ? Quels sont leurs pouvoirs ? On vous dit tout, dans la crainte de leur courroux.

 

PhotoA nos risques et périls

 

LES ORIGINES

La première fois que nous entendons parler des fameuses sorcières, c'est évidemment dans le Suspiria de 1977. Elles y sont multiples et répondent au sobriquet des Trois Mères : Mater Suspirorum, Mater Tenebrarum et Mater Lachrymarum. La légende veut qu'elles parcourent le monde depuis des siècles, répandant la mort et la misère sur leur chemin avec pour seul but de faire entrer la civilisation des hommes dans un âge de ténèbres.

Il y a bien longtemps, l'architecte et alchimiste Emilio Varelli les aurait rencontré toutes les trois avant de compiler cette aventure dans un livre baptisé Les Trois Mères (Le Tre Madri). Suite à leurs échanges, il aurait accepté de leur construire à chacune une demeure en un endroit différent de la planète, formant ainsi une triangulation maléfique qui leur permettait d'étendre leur influence.

Mater Suspirorum prend donc ses quartiers à Fribourg en Allemagne, tandis que Mater Tenebrarum investit New-York alors que Mater Lachrymarum pose ses valises à Rome. Là, chacune ourdit dans l'ombre des hommes pour accomplir leurs sombres desseins, utilisant leur magie noire pour constituer des clans de sorciers et de sorcières. Elles seront toutes les trois vaincues.

 

photo inferno

 

MATER SUSPIRORUM : LA MERE DES SOUPIRS

La première des Trois Mères dont nous faisons la connaissance dans Suspiria. De son vrai nom Elena Markos, elle dirige une académie de danse à Fribourg, couverture idéale pour son convent de sorcières. Elle est aussi la Sorcière dont nous savons le plus de choses parce que la plus ancienne. Née en 1023, elle est une immigrée grecque qui a été chassée de plusieurs pays à cause de sa pratique de la sorcellerie.

Après sa rencontre avec Emilio Varelli, elle s'établit à Fribourg en 1895 où elle fonde son académie de danse. Directrice invisible, très vieille et qui se reconnait grâce aux bruyants soupirs qu'elle pousse la nuit, elle s'est entourée d'une garde fidèle, notamment Madame Blanc, qui gère ses intérêts et veille à son maintien en vie.

 

photo Elena MarkosElena Markos

 

Elena Markos est peut-être la Mère la plus connue publiquement parce qu'elle n'a jamais vraiment caché ses aptitudes démoniaques. Ce qui lui a valu de s'attirer la crainte et la colère des habitants au point qu'elle fut obligée de simuler sa mort en 1905 dans le premier incendie de son bâtiment. Surnommée la Reine Noire, elle vit depuis recluse, à l'abris des regards, dans l'attente du jour où elle sera suffisamment puissante pour dominer le monde.

L'arrivée de la jeune Suzy Banner va interrompre ses projets puisque c'est elle qui parviendra à la tuer alors que son académie est dévorée par les flammes. Notons également qu'elle avait déjà trouvé un premier adversaire en la personne d'Elisa Mandy, une sorcière blanche, qui l'a combattue et l'a privée de son enveloppe corporelle.

 

photo, Tilda Swinton Tilda Swinton, la nouvelle Blanc

 

MATER TENEBRARUM : LA MERE DES TENEBRES

La seconde Mère, nous la découvrons dans Inferno en 1980. Elle est la plus jeune des Trois Mères et aussi réputée pour être la plus cruelle. Son vrai nom est inconnu, tout comme son origine mais il est dit qu'elle est née en 1044.

Après sa rencontre avec Emilio Varelli, il lui construit un immeuble en plein New-York en 1910 dans lequel aurait séjourné le compositeur et sorcier Georges Ivanovich Grudjieff, mystique influent du début du XXème Siècle, célèbre pour ses états de transe hypnotique et initiateur d'une méthode d'éveil spirituel baptisé La Quatrième Voie.

 

photo Mater TenebrarumMater Tenebrarum dans les flammes

 

La Mère des Ténèbres et peut-être celle qui nous en dit le plus sur l'organisation du trio. Révélant le noir dessein de ses "soeurs" au héros du film, Mark Elliott, frère de Rose, jeune poétesse qui a trouvé le livre Les Trois Mères à ses dépends juste après s'être installée dans l'immeuble maudit. La Mère, camouflée dans un rôle d'infirmière, s'occupe également du Professeur Arnold, qui est en réalité Emilio Varelli lui-même. Elle périra dans les flammes ravageant son immeuble après avoir dévoilé son vrai visage : un squelette en toge noire, évocation évidente de la Mort.

 

photo Mater TenebrarumLe vrai visage de Mater Tenebrarum

 

MATER LACHRYMARUM : LA MERE DES LARMES

La dernière Mère est apparue dans le tardif La troisième mère, sorti au cinéma en 2007. Comme sa consoeur, son véritable nom est inconnue, mais elle est réputée pour être la plus belle des trois et serait née en 1035. Sa rencontre avec Emilio Varelli lui a permis de construire son domaine en plein Rome où elle peut exercer son pouvoir. On l'a déjà croisé dans Inferno, mais sous une autre apparence, celle d'une étudiante en musique qui essayait de charmer Mark Elliott avant son départ pour New-York.

 

photo Mater LacrimarumMater Lachrymarum dans Inferno

 

Dans La troisième mère, elle est libérée par par la découverte d'une urne contenant des objets mystiques et maudits. Elle se lance alors dans une quête vengeresse et démoniaque à travers la ville pour la faire sombrer dans le chaos, regroupant ainsi plusieurs sorcières dans les souterrains de Rome où elle sera finalement vaincue par Sarah Mandy qui, après avoir brûlé sa tunique rouge lors d'un sabbat, parvient à s'échapper alors qu'un obélisque tombe et empale la sorcière. A noter que Sarah Mandy fait évidemment référence à Elisa Mandy, la sorcière blanche qui avait vaincue une première fois Elena Markos, qui est en réalité sa mère et un gros clin d'oeil indirect à Suspiria.

 

photo Mater LacrimarumMater Lachrymarum dans La Troisième Mère

 

LA VERITABLE ORIGINE DES TROIS MERES

Evidemment, les Trois Mères ne sont pas sorties de nulle part et sont constituées en réalité de la rencontre de plusieurs éléments épars que Dario Argento a su compiler pour créer une véritable mythologie. Déjà, ses propres souvenirs d'enfance, qui sont à l'origine de Suspiria. Argento s'est en effet souvenu de son temps à l'école lorsqu'il fréquentait un établissement tenu par des professeurs particulièrement sévères et stricts. Il devait d'ailleurs situer Suspiria dans un pensionnat pour jeunes enfants avant que son père ne l'en dissuade pour d'évidentes raisons commerciales. Il a également injecté beaucoup de ses peurs et de ses cauchemars pour créer cette mythologie.

 

photo Daria NicolodiDaria Nicolodi

 

Pourtant, il est une personne à ne pas oublier dans la création du mythe des Trois Mères, et c'est Daria Nicolodi. Compagne de Dario Argento pendant de nombreuses années, mère d'Asia Argento et coscénariste sur plusieurs de ses films, la femme est une passionnée d'ésotérisme et de magie, et avec Argento elle avait trouvé à qui parler, l'homme étant aussi versé dans le mysticisme.

Elle utilise aussi son histoire familiale pour nourrir le mythe. En effet, elle se réfère à une expérience malheureuse de sa grand-mère qui lui avait assurée que, plus jeune, elle avait été inscrite à une académie de piano avant de s'en échapper parce que l'on y pratiquait la magie noire. Bien sûr, impossible de savoir de quelle école il s'agissait, mais elle existerait encore aujourd'hui, entre la Suisse et l'Allemagne.

 

photo Thomas de QuinceyThomas de Quincey

 

Mais la référence la plus évidente, et la source d'inspiration majeure d'Argento et de Nicolodi, est Thomas de Quincey, écrivain britannique du XIXème Siècle qui a écrit l'ouvrage fondateur de toute la mythologie : Suspiria de Profundis, publié en 1845 ou 1846, et dont un passage évoque le rêve de l'auteur concernant trois entités funestes : Mater Suspirorum, Mater Tenebrarum et Mater Lachrymarum. On ne saurait faire plus clair.

Dans le livre et comme dans l'oeuvre de Dario Argento d'une certaine manière, les trois mères sont des figures démoniaques qui s'inspirent également de créatures de la mythologie grecque et romaine, Les Parques. Figures mythologiques romaines, les Parques (les Moires chez les Grecs) représentent en effet trois entités qui gèrent la vie des êtres vivants. Il s'agit de trois soeurs représentantes de la destinée humaine, l'une des soeurs tissant le fil du destin de chaque être, la seconde le déroulant et le mettant sur le fuseau, la dernière le coupant.

On peut y voir également une référence au Charités grecques (les Grâces chez les Romains), trois soeurs filles de Zeus, trois déesses qui symbolisent la plénitude de l'existence sur Terre : la première représentant la joie poussée à son paroxysme, la seconde l'abondance et enfin la troisième figurant la beauté, la splendeur.

 

photo Les MoiresLes Parques / Les Moires

 

La référence est évidente et, dans sa mythologie, Dario Argento en renverse le principe pour en faire trois symboles de mort. Il faut noter également dans quel contexte ce mythe a été créé. Dans une Italie très catholique, Argento déterre les mythes païens de son propre passé pour les retourner contre l'ordre moral établi alors. Il transforme ainsi ses films en luttes du Bien contre le Mal, en en floutant volontairement les frontières qui les sépare tout en mettant avant l'énigme féminine.

Il n'est en effet pas un hasard de voir que toutes les personnages centraux des films soient des femmes (même si Mark Elliott conclut Inferno, le récit commence par sa soeur, qui découvre le fameux livre), qu'à travers ses Soeurs, c'est avant tout la question de la place de la femme et de sa magie naturelle qui est posée. Chacune de ses héroïnes se bat contre un versant noir de sa condition, mystifié, diabolisé, pour arriver à s'accomplir enfin et dépasser ses névroses profondes. Bien sûr, elles ne réussissent pas toutes les trois.

 

photo Mater Lacrimarum

 

Ce qui fait la force de cette mythologie, c'est principalement son mystère, ses zones d'ombres. A contrario du cinéma américain, Argento n'a jamais voulu expliqué intégralement le fond de son mythe, ne révélant des Mères que ce qu'il était utile de divulguer pour les besoins de ses scénarios, laissant volontairement des zones d'ombre pour les rendre encore plus inquiétantes et envoûtantes.

C'est effectivement de leur légende que les Mères tirent leurs pouvoirs et leur charisme, c'est parce qu'on ne sait, au fond, pas exactement ce qu'elles sont qu'elles parviennent à nous terrifier et, comme tout bon récit initiatique, dès que l'on se retroue face à elles et que l'on comprend la réalité de leur condition, le danger n'est plus aussi gigantesque qu'auparavant, même s'il est toujours là, évidemment.

 

Le mythe des Trois Mères est particulièrement intéressant dans la mesure où il se connecte avec les grandes mythologies païennes de notre Histoire tout en parvenant à s'intégrer naturellement dans les sociétés monothéistes occidentales. Point de rencontre entre les mythologies, le catholicisme, l'alchimie, la magie, l'ésotérisme, la philosophie et la psychanalyse, elles n'ont toujours pas, de nos jours, perdu de leur aura mystérieuse et terrifiante. Et le remake de Suspiria nous prouve bien qu'elles peuvent revenir à tout moment.

 

Suspiria poster

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Affiche française

commentaires

snake 19/11/2018 à 16:57

un tres bel article ! merci beaucoup, c'etait passionnant !

Akitrash 18/11/2018 à 18:53

C'était vraiment très intéressant!

Matt 18/11/2018 à 15:51

Top votre article. Cool de se penche sur cet artiste un peu tombé en désuétude.

Au fait, Inferno est ressortie en blu ray chez ESC distribution dans une copie flambant neuve.
Avec plein de bonus et d'interview qui retrace certains points de votre article.

L'établissement où l'on pratiquerait la magie selon les dires de Madame Nicolodi serait situé dans la forêt noire proche de la Suisse. Jamais trouvé! Sauf peut-être au début de Phenomena.

Le Waw 18/11/2018 à 12:48

Superbe article. Vraiment intéressant. M'a donné envie de me retaper la trilogie. Le remake comme son appellation et son statut l'indique ne me botte pas plus que ça.

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